samedi 9 mai 2020

Rue des Immeubles Industriels, les logements sociaux du 19e siècle


Entre la place de la Nation et la place de la Bastille, la rue du Faubourg Saint Antoine, l’une des plus anciennes voies de Paris est depuis le 15e siècle le centre de l’artisanat du bois et de l’ameublement. Cette activité aujourd’hui en voie de disparition, était prospère au 19e siècle, mais déjà menacée par la concurrence anglaise, plus industrialisée. La construction des immeubles haussmanniens, avec de nouveaux appartements luxueux qu’il fallait meubler en conséquence offrait pourtant une riche clientèle!
Contrainte d’abandonner le centre de la capitale, la population ouvrière avait été repoussée massivement vers la périphérie. Des artisans et ouvriers logeaient déjà à proximité des ateliers d’ébénisterie, mais l’habitat y était vétuste, insalubre et surpeuplé, avec des risques importants de propagation des épidémies.
L’élan haussmannien n’affectera pas l’allure générale du Faubourg Saint Antoine mais en déclinera cependant quelques règles dans les cours, impasses et passages. C’est donc généralement à l’abri des regards que s’aligneront les fonctionnelles architectures des bâtisses réunissant habitations et ateliers mécanisés, cohabitant souvent avec des constructions des siècles précédents.


L’homogénéité typique des îlots urbains du Second Empire trouve cependant son paroxysme dans une rue perpendiculaire à la rue du Faubourg Saint Antoine, proche de la place de la Nation, et percée en 1872. Elle est bordée de 19 immeubles dont les façades rigoureusement alignées sont parfaitement identiques. Unique exemple de toute la capitale, c’est la rue des Immeubles Industriels dans le 11e arrondissement. Sa dénomination, ne laisse planer aucun doute sur sa fonction. Sur l’initiative de l’industriel Jean-François Cail, l’architecte Émile Leménil fut chargé de sa réalisation.


Dès 1873, elle abrita plusieurs centaines d’ouvriers du meuble et leur famille dans les logements en étages, en contrepartie d’un loyer modéré. Pour se rendre sur le lieu de travail, le problème de transport ne se posait pas. Les ateliers étaient en sous-sol, rez-de-chaussée et entresol. C’est l’une des premières constructions parisiennes conçue pour un nouveau mode de production et préfigurant le concept de logement social. 


En dehors des baies cintrées de l'entresol soulignant d'un feston régulier côtés pair et impair, il ne faut pas chercher la fantaisie dans cette architecture mêlant acier, brique et pierre. Mais les technologies de l’époque apportaient à l’ensemble un confort non négligeable, en particulier chauffage et électricité fournis par une puissante machine à vapeur de 200 chevaux installée sous la chaussée (spécialité de la Société Cail).
Hervé Deguine, a publié deux ouvrages relatant son histoire. 
Le premier en 2015: Rue des Immeubles-Industriels. La cité idéale des artisans du meuble (1873-1914), Editions Bonaventure. 
Le second en 2018: Rue des Immeubles-Industriels: une rue de Paris en guerre (1939-1945), Editions Bonaventure. Ce dernier retrace à partir de témoignages oraux et d’archives, une histoire plus tragique. La rue avait accueilli de nombreux immigrés dans la période de l’entre deux guerres, en particulier des Italiens, des Juifs venus d’Europe centrale et de Pologne. Un grand nombre de ses habitants, résistants, communistes, Juifs furent victimes des rafles et des déportations. Beaucoup sont morts dans les camps.

Il n’y a plus d’ébénistes depuis longtemps et les appartements ont été vendus en copropriété dans les années 70. 
D’autres artisans ou commerçants occupent les ateliers, mais l’ensemble a conservé son apparence d’origine. Seules quelques touches de couleurs viennent en rompre l’austérité.



mardi 5 mai 2020

Fou rire devant le hublot du lave-linge


On le pressentait, le virus et le confinement vont finir par mettre en péril notre équilibre mental !
Entre besoin de connaitre les évolutions de la situation sanitaire mondiale et la saturation d’informations contradictoires, entre la suspicion et la confiance qu’on aimerait bien encore pouvoir accorder, entre distanciation obligatoire et promiscuité incontournable, entre docilité et insoumission, les semaines ont défilé dans l’incertitude, l’attente de consignes qu’on aurait souhaité dictées par le simple bons sens…
On a fini par comprendre que le port du masque n’était pas aussi inutile qu’on a voulu nous le faire croire. La pénurie se prolongeant inexplicablement, on en a même confectionné… 


On nous a expliqué comment efficacement le porter et puis vint le moment de nous apprendre les précautions indispensables concernant son entretien : lavage en machine à 60°C minimum, avec détergeant mais sans adoucissant et séchage rapide en sèche-linge ou à défaut avec un sèche-cheveux. La séance de séchage pour ceux qui n’ont pas de sèche-linge va être assez fastidieuse, mais ça peut être une façon d’occuper son temps… à condition d’être en possession d’un sèche-cheveux.
On sent déjà qu’un ou deux masques ne vont pas suffire. Ça tombe bien j’ai ressorti le nécessaire de couture afin de compléter ma fabrication artisanale.


L’autorité médicale convoquée tous les soirs au JT de France 2 m’insupporte depuis plusieurs semaines. Le ton condescendant employé pour répondre aux diverses questions plus ou moins pertinentes nous relègue très vite au rang d’adultes aux facultés intellectuelles limitées. La question « peut-on laver les masques en tissu en même temps que son linge ? », a provoqué la réponse « Eh bien non, il est préférable de les laver séparément ! » Autant lapidaire qu’absurde puisqu’elle n’explique rien. 
Les masques vont-ils contaminer le linge ? 
Ou bien le linge risque-t-il d’infecter les masques ?
La réutilisation s’accompagne donc de contraignantes précautions et de risques ! 
Pourtant ces masques « grand public » sont officiellement autorisés à la vente en pharmacie, assortis, précisons-le, de la mention d’agrément de l’Association française de normalisation (Afnor) et l'indication du nombre de lavages (5,10 ou 20).
Dans quelle catégorie ranger les miens ? Je commence à douter de la pertinence de ma production, et de sa distribution à mes proches ! Mettrais-je involontairement leur santé et la mienne en danger ?

Plus tard, en regardant le lave-linge, un irrépressible fou rire m’a secoué plusieurs minutes, les larmes aux yeux, en imaginant quelques masques solitaires dansant dans la mousse… Mon cerveau serait-il atteint des premiers symptômes inquiétants ? Ou aurait-il besoin de relâcher la pression ?
Réflexion faite, je vais réduire encore le temps télé et continuer de nettoyer mon masque à ma façon, trempage dans l’eau savonneuse très chaude, suivi d’un lavage énergique à la main et d’un séchage à l’air confiné… en attendant les masques jetables (toujours absents) qui seront en vente libre quand la pandémie aura disparue et qu'on oubliera de stocker en prévision de la prochaine.


lundi 27 avril 2020

Derrière la façade du Palais de la Femme


Faute de pouvoir, avant longtemps, flâner dans les jardins et parcs de la capitale, je continue d’arpenter à dose homéopathique les trottoirs de mon quartier.


Dans le 11e arrondissement de Paris, à l'angle de la rue Faidherbe et de la rue de Charonne, on ne peut ignorer l’imposant édifice en pierres meulières et briques roses, dont les façades sont ornées de parements de briques émaillées soulignant les arcs des ouvertures. 



L’entrée monumentale est surmontée d’un bas-relief évoquant sa destination à caractère social dès sa construction en 1910 par les architectes Auguste Labussière et Célestin Longerey pour la Fondation Groupe des Maisons Ouvrières. L’hôtel populaire pour hommes célibataires ne gardera pas longtemps ses pensionnaires, enrôlés et décimés par la guerre de 14-18. Le bâtiment fera provisoirement office d’hôpital, puis de bureaux pour le Ministère des Pensions.
Le tracé de la rue de Charonne date du 17e siècle et sur cet emplacement un couvent de la congrégation des Dominicaines y était préalablement installé depuis 1641. Vaste domaine, il n’était pas limité par la rue Faidherbe qui ne fut percée qu’en 1888. On dit que Cyrano de Bergerac (1619?-1655) auteur libertin du 17e siècle, qu’une célèbre pièce de théâtre d’Edmond Rostand met en scène, y fut inhumé, sa tante Catherine de Cyrano, en étant à l’époque la prieure. Mais rien n’est jamais venu étayer cette légendaire affirmation.

Inoccupé depuis 1924, le bâtiment retint l’attention d’Albin et Blanche Peyron, commandeurs de l’Armée du Salut. L’organisation militaire hiérarchisée de cette mission religieuse créée en 1878 à Londres par le pasteur William Booth, a été introduite en France dès 1881 par sa fille Kate Booth.
En janvier 1926, une grande campagne de souscription est lancée pour l’acquisition du lieu, dans le cadre des ambitieux projets du couple pour venir en aide aux plus démunis. En juin 1926 le Palais de la Femme est inauguré.


L’établissement dédié depuis cette date à l’accueil des femmes en situation de précarité, est toujours placé sous l’égide de la Fondation de l’Armée du Salut.
La présence des salutistes est aujourd’hui bien plus discrète que dans les réminiscences de mes souvenirs d’enfance associés à l’emblématique chapeau de paille noire et bandeau rouge avec inscription « Armée du Salut », noué sur le côté de la tête avec un gros ruban que portaient encore les éléments féminins jusque dans les années 70. Leur déambulation en uniforme et leur bruyante fanfare retenaient l’attention des passants, les incitant à déposer quelques pièces dans un chaudron, principalement dans la période de Noël. Un moyen de récolter des fonds afin de pouvoir distribuer au moins une soupe chaude à ceux qui en avaient besoin… La méthode a fait par la suite des émules jusque dans les rangs laïcs puisque la précarité est loin d’avoir disparue.

Dans l’Armée du Salut, les femmes ne sont pas exclues des plus hautes fonctions, même celle de général, mais la plupart du temps leur engagement reste dans l’ombre. Ainsi la figure de Blanche Peyron, s’est-elle un peu effacée derrière celle de son compagnon. Pourtant Raoul Gout, lui a consacré une publication en 1942 : Une victorieuse, Blanche Peyron : 1867-1933, Paris, Éditions Altis
Aucun doute que Laetitia Colombani s’en soit inspirée pour écrire son roman Les Victorieuses dont la parution en 2019 a été largement évoquée par les médias.
Après consultation des critiques, je ne suis pas très pressée de le lire. Le personnage fictif de Solène, avocate quarantenaire qui se voit prescrire du bénévolat comme remède à ses souffrances existentielles et se reconvertissant en écrivain public une heure par semaine auprès des pensionnaires du Palais de la Femme, ne m’a pas semblé très convaincant. Quelques extraits du roman montrent une écriture plutôt conventionnelle pour décrire des vies dévastées, en attente de reconstruction.
Les passages consacrés à Blanche Peyron, personnage hautement plus déterminé et combatif, semblent pouvoir cependant répondre à la curiosité d’en savoir plus sur l’histoire du Palais de la Femme.
La version officielle de cette histoire passée et récente est également consultable sur le site web de l’Armée du Salut.
Une restructuration du bâtiment a été effectuée entre 2006 et 2009 sur les cinq niveaux d’habitation et les éléments architecturaux des espaces collectifs réaménagés du rez-de-chaussée ont été restaurés.
Il se compose d’un foyer d’hébergement de 280 places en studios individuels tous équipés d'une salle de bain, et certains d’une cuisine; d’un centre d'hébergement de stabilisation de 50 places (30 femmes seules et 20 mères avec leur enfant).
Une maison relais permet d'accueillir sans limitation de durée, quelques couples et personnes seules (hommes ou femmes) ayant un faible niveau de ressources et dans une situation d'exclusion importante.
Un abri de nuit temporaire a été créé depuis l’hiver 2017-2018 dans l’inter-sol du Palais de la Femme et se compose de 4 chambres équipées de lits superposés pouvant accueillir 40 femmes sans abri en période de grand froid.



Mais ailleurs, d’autres pages web mentionnent des conditions d’accueil irrespectueuses de la vie privée, des conflits engendrés par la promiscuité, des maltraitances institutionnelles, des expulsions arbitraires, des loyers excessifs, un encadrement paternaliste en contradiction avec l’objectif de recherche d’autonomie, un manquement au suivi des dossiers pour accéder à des logements sociaux en dehors de la structure.  Les présences masculines en augmentation sont une source d’inquiétude supplémentaire pour les femmes ayant subit des violences conjugales.
Un collectif de soutien a été mis en place pour relayer les revendications des résidentes.
De quoi nuancer les descriptions élogieuses concernant le fonctionnement de ce centre d’hébergement. On ne peut qu’imaginer, à l’intérieur de ce palais, l’exacerbation des tensions en cette période de confinement !

dimanche 19 avril 2020

Vers un dé-confinement masqué


Même si on ne parle plus que du dé-confinement, il ne sera pas effectif avant plusieurs semaines, et progressif. La date du 11 mai a été avancée pour renvoyer les enfants à l’école afin que leurs parents puissent reprendre leurs activités professionnelles, processus incontournable pour relancer l’économie en berne, on l’a bien compris. En début de semaine, ce projet semblait exclure les « vieux » improductifs priés de rester chez eux encore longtemps pour ne pas saturer les services de réanimation, occuper des lits dont les plus jeunes, infectés par le virus dans les transports ou leurs lieux de travail pourraient avoir besoin.
Après l’annonce, le moral des « vieux » a été passablement ébranlé ! Comme tout le monde, ils ont suivi, depuis le 17 mars, les consignes et participé à l’effort collectif pour réduire la propagation de la pandémie. Sans céder à l’illusion d’un retour à la vie d’avant, ils n’étaient pas prêts à se retrouver relégués dans la catégorie des inutiles, des irresponsables qu’il faut protéger malgré eux. Rester en bonne santé n’est pas suffisant pour se sentir vivant, ni donner du sens à sa vie!
Entre mes quatre murs, j’ai senti poindre un souffle de découragement. Il y avait urgence à le disperser avant qu’il n’envahisse l’espace.
L’antidote : se mettre au défi de fabriquer quelque chose en dehors de ses compétences, quelque chose d’utile si possible. Les travaux d’aiguilles ne sont pas mon passe temps favori, et quoi de plus nécessaire en ce moment que des masques alternatifs, dont l’académie de médecine recommande le port généralisé pour pallier à la pénurie, se protéger et protéger les autres. Le challenge était trouvé.


Mon regard est alors tombé sur un jouet d’une autre époque, qui m'a été offert il y a plusieurs décennies, que j'ai récupéré dans des cartons de l’appartement familial et posé depuis quelque temps sur une étagère en guise d'objet décoratif. Après avoir réuni quelques chutes de tissus, du matériel basique de couture, ne manquaient plus que les élastiques. S’en procurer se révéla mission quasi impossible. Comme la farine, c’est devenu un produit très convoité et donc en rupture de stocks un peu partout ! Maman en avait chez elle quelques reliquats et j’ai trouvé un « jeu de l’élastique », habituel accessoire des cours de récré, dans une boutique de bric à braque du boulevard Voltaire, inexplicablement ouverte.


Trouver un tutoriel pour la réalisation des masques ne présenta aucun problème ! Mais la confection fut un peu laborieuse. La machine à coudre modèle réduit, performante malgré son grand âge, avait ses limites. Les finitions ont été réalisées à la main et malgré le dé, les doigts ont un peu souffert. Le résultat est cependant satisfaisant. Fonctionnel et plutôt confortable. Je l’espère, efficace!  Voici ma production destinée à l’usage personnel et familial : une dizaine d’exemplaires distribués.


Mes travaux de couture vont sans doute s’arrêter la, mais l’objectif de la semaine est atteint.
Entre-temps le sujet du dé-confinement a fait couler beaucoup d’encre et fait projeter beaucoup de postillons. Le projet est tricoté, détricoté, re-tricoté et ce n’est pas fini.  
Pour les occupations des semaines à venir, je choisirai autre chose que le tricot !

Alors que le temps consacré à la lecture pourrait s’étirer sans restriction, les réserves s’épuisent dans l’appartement parisien. Les rayonnages sont loin d’être aussi fournis que ceux d’Istanbul ! Mais dehors, les libraires ont baissé le rideau il y a 5 semaines. 


Celui-ci que je connais bien, a dû être profondément perturbé pour laisser s'échapper une faute d’orthographe, stigmatisant ainsi le responsable de son infortune !


Je retiens cependant sa proposition et envisage de faire appel prochainement à son service de livraison en gage de soutien.
Il n’aurait pourtant pas été plus difficile que dans les magasins d’alimentation, d’y faire respecter les règles de distanciation et les gestes « barrières ». Tragique paradoxe, les nourritures de l’esprit n’ont pas été retenues comme produits de première nécessité ! Il faut donc se rationner en lecture. Une concentration fuyante nous vient en aide, nous contraignant à quitter des yeux un peu trop fréquemment les pages du livre, retardant ainsi le moment de le fermer sur la dernière phrase.


mardi 7 avril 2020

The Show Must Go On... Un hymne au courage


Plusieurs initiatives musicales ont démontré depuis plusieurs semaines que l’impératif "chacun chez-soi", n’empêche en rien de faire des choses ensemble pour se sentir plus fort. J'ai retenu celle-ci: 135 artistes ont partagé leur passion pour offrir un moment d’émotion et de motivation en interprétant le célèbre titre de Queen. Le spectacle doit continuer!


Une stimulation de plus pour faire de cette journée un moment privilégié, riche en délicates attentions, en témoignages émouvants d’amour et d’amitié. 
Confinée en solitaire, mais pas dans la solitude! 
Il y a eu des appels, des messages, des images du lilas d’un jardin à Rungis, de fleurs d’oranger du village de Kargı.  





Et puis, une bougie plantée dans une part de flan parisien, je suis prête pour la connexion.


D'autres bougies seront soufflées à distance…


Le dessin lumineux d’Elvan s'affiche:  


Et son cadeau surprise se fait admirer sous toutes ses facettes après avoir été prestement dépouillé de son emballage. 


Une mangeoire pour les mésanges de Tekirdağ, artistiquement décorée, que j’espère pouvoir suspendre à une branche du sapin au plus vite !





Quant à l'enregistrement de sa contribution musicale à la contrebasse, je n'ai pas réussi à l'insérer ici pour le moment...
Chaleureux remerciements à tous!

Mise à jour du 10 avril:
Victime du ralentissement de la distribution des services postaux, une autre belle surprise m'attendait aujourd'hui dans la boite aux lettres, une enveloppe contenant une aquarelle réalisée par Perine et dédicacée au verso : "symbole de longévité et d'amour, le Ginkgo Biloba".
Un beau cadeau de plus pour tenir bon!


vendredi 3 avril 2020

La maison Boutet, architecture Art déco


En décembre dernier, les grèves de transports avaient en partie limité mes déplacements. Ce fut l’occasion de redécouvrir entre Bastille et Nation, entre numéros pairs et impairs de la rue et une incursion rue de Charonne, des traces du passé industriel du faubourg Saint-Antoine, dévolu depuis des siècles aux ébénistes, menuisiers et autres artisans spécialistes de l’ameublement.
La crise sanitaire a encore plus rétréci le périmètre des vagabondages de ce séjour printanier ! Mais dans la rue Faidherbe, jouxtant celle de mon domicile, se trouve une pépite de l’architecture Art déco, conçue par Achille Champy en 1926 pour un fabricant de planches et contreplaqués en bois de pays et bois exotiques.


La façade est généreusement percée de hautes fenêtres soulignées verticalement de carreaux émaillés de divers tons de bleu, et délimitée de chaque coté d’un large panneau ocre aux reflets bleutés. Elle est rythmée à l’horizontale par trois décoratifs bandeaux de mosaïques annonçant les activités et l’enseigne de la maison Boutet, ponctués de petites rosaces en céramique bleue.
Autres détails ornementaux remarquables, la corniche décorée d’une frise en mosaïque d’inspiration florale et la marquise en béton et verre dont les éléments sont soulignés d’une mosaïque dorée, et percé de pavés de verre coloré filtrant la lumière à la porte d’entrée.



De 1944 à 1983, les locaux sont investis pour une activité bien différente. Avec « La Suisse normande », les effluves de chocolat remplacent les fragrances des essences de bois. Au départ de la chocolaterie, la façade fut endommagée par le déménagement des machines à malaxer. Après rénovation, le bâtiment a servi de bureaux d'études pour la RATP.
Depuis 2016, l’immeuble restauré avec un soin tout particulier dans le respect de son passé, abrite le premier hôtel cinq étoiles de l’Est parisien. Des élèves de toutes les sections de l’Ecole Boulle, établissement public de formation aux métiers de l'art, du design et des techniques industrielles, ont été mis à contribution pour l’aménagement des quatre-vingts chambres, et quatre suites dont deux intégralement agencées et décorées par eux. Une annexe de l’école renommée jouxte d’ailleurs le complexe hôtelier actuel.



A défaut d’en occuper une chambre, je serais curieuse de voir le hall et l’escalier… Mais jusqu'à nouvel ordre, les portes du « Paris Bastille Boutet » sont closes.


Je l’imagine réquisitionné avec les 70 autres hôtels cinq étoiles, concentrés pour la plupart dans les 1er, 8e et 16e arrondissements de la capitale, et offrant quelques jours de convalescence régénératrice aux rescapés des salles de réanimation, aux soignants et autres personnels contaminés par le virus dans l’exercice de leur activité professionnelle…  


vendredi 27 mars 2020

Images d’un printemps pas comme les autres

Le ciel parisien reste imperturbablement bleu, même plus zébré par le trafic aérien.  
A certain moment on lui en voudrait presque de nous narguer dans ce printemps escamoté. La sagesse nous incite plutôt à le remercier quand on a encore la chance de pouvoir le regarder, quand on peut encore ouvrir la fenêtre pour respirer un air qui n’a pas été aussi peu pollué, aussi peu troublé de nuisances sonores depuis longtemps ! On s’en réjouirait presque s’il ne devait être filtré par des masques de protection (désespérément absents) et le silence troué par des sirènes d’ambulances.
Les jardins, les parcs sont inaccessibles, mais en sortant faire quelques courses, dans le respect des consignes bien évidemment, un petit détour dans la rue d’à côté peut offrir des images qu’il ne faut pas manquer d’apprécier. 


Derrière les grilles closes, des cerisiers achèvent leur éphémère floraison, la pelouse reverdit. 


Un jardin partagé délaissé s’ébouriffe de quelques tulipes et autres fleurettes en attendant la pluie…


Armé de ses crayons de couleur, Elvan participe activement à maintenir le niveau d’optimisme de son entourage en célébrant l’arrivée d’un printemps incongru dont il ne peut profiter comme beaucoup d’autres enfants.


En adressant des messages de tendresse pour fêter l’anniversaire de Poupy, son arrière grand-mère qui a soufflé ses bougies derrière l’écran d’une tablette.


En créant un plateau personnalisé de jeu de petits chevaux pour reproduire à distance les parties endiablées qu’il fait d’habitude chez elle et avec elle, les mercredis. 


A situation exceptionnelle, convocation exceptionnelle : Babou et Tita, ses deux mamies ont été priées de se joindre à la visio conférence pour participer au tournoi !
Merci Elvan !


dimanche 22 mars 2020

Printemps parisien en confinement

Le ciel est bleu, tout n’est pas joyeux !


Le grand écart entre deux villes, entre deux pays c’est une gymnastique que je pratique depuis longtemps. L’éloignement géographique n’est plus un obstacle pour garder le contact et entretenir les liens familiaux et amicaux… Bien que de temps en temps, le besoin de se voir autrement que par écran interposé, d’être simplement ensemble, de prendre le temps de participer à une activité commune quelques instants, quelques heures, devient impérieux. C’était bien le motif de mon séjour qui devait être court mais intense en moments privilégiés ! Il ne sera ni l'un ni l'autre!
L’apparition localisée d’un virus qui s’est répandu en deux mois sur toute la planète a eu pour conséquence la paralysie, tardive mais drastique, des moyens de transport piégeant les imprudents voyageurs…  
Je ne me sens pas incluse dans la catégorie. Piégée certes mais imprudente pas vraiment. De la famille, des amis, il y en a ici et là-bas. Même si j’avais eu avant mon départ le 11 mars la certitude que je serais bloquée plusieurs mois à Paris, la décision d’annuler le voyage aurait été bien difficile. En Turquie, un premier cas de contamination venait tout juste d’être confirmé, alors qu’en France le compteur alimentait déjà les inquiétudes… Et justement pour cette raison, j’ai pensé que ma présence y serait plus utile ! Mais il me manquait alors un paramètre inenvisageable : la distanciation physique érigée en principe de survie, en seule protection efficace pour enrayer la progression du covid-19, était en passe de s’étendre bien au delà des frontières chinoises.
Chaque pays a concocté sa stratégie. En Turquie, les plus de 65 ans bien portants ou non sont assignés au confinement total. On compte sur la famille ou des bénévoles pour les ravitailler. A trois jours près je n’aurais plus eu le choix, les liaisons aériennes étant suspendues pour une durée indéterminée. Je serais dans ce cas, alors qu’ici la permission de circuler bien que strictement limitée est encore possible… Nous restent aussi les télé-bavardages sous formes variées, pour que l'isolement des personnes confinées en solitaire ne fasse pas plus de victimes que le virus! Les téléphones, tablettes et ordinateurs sont mis à rude épreuve pour s'enquérir de l’état de santé physique et psychique de ceux qui sont à quelques centaines de mètres tout autant qu'avec les éloignés de trois mille kilomètres, pour partager les informations (pas trop car on entend tous les mêmes discours), pour échanger des idées d'activités que l'on aura parfois bien du mal à mettre en pratique, pas faute de temps, mais manque de motivation!   

En soutien aux malades, à tous ceux qui ont l’obligation, le devoir de sortir quotidiennement affronter la menace de la contamination pour que les confinés puissent survivre, adressons leur des messages d’encouragement. En l’absence d’alternative, suivons les consignes dans la bonne humeur. 


Dans l’adversité efforçons nous de garder le sourire en attendant des jours meilleurs !   


samedi 8 février 2020

Exposition à Istanbul: « Il était une fois dans le mont Taurus, Sagalassos »

Comme beaucoup de Stambouliotes, j’ai regretté les transformations de la rue Istiklal, son éloignement des intérêts culturels au profit de visées mercantiles.
La rénovation du bâtiment qui abritait le centre culturel de la banque Yapı Kredi ne manqua pas de susciter quelques inquiétudes…
J’avais eu l’occasion d’y voir plusieurs expositions, présentées par le musée Vedat Nedim Tör sur les recherches archéologiques, qui avaient attisé la curiosité d’en découvrir plus in situ. Entre autres « Çatalhöyük » en 2006, « Sur les traces des Phrygiens » en 2008 et « Tumulus de Tatarlı, les couleurs retrouvées » en 2010.
Et depuis cette date j’attendais la prochaine…
Une heureuse surprise est au rendez-vous, 10 ans plus tard…


Les travaux sur l’édifice sont terminés depuis fin 2017. La célèbre sculpture « Akdeniz » d’Ihlan Koman ouvre désormais ses bras accueillants derrière une façade de verre incluant une rampe d’accès, face au lycée de Galatasaray.


La librairie rénovée présente sur deux niveaux les publications variées des Editions Yapı Kredi et une salle est réservée aux jeunes lecteurs.


Au programme de la saison l’exposition « Il était une fois dans le mont Taurus, Sagalassos » est à voir depuis novembre et jusqu’au 28 mai 2020.
Ce sont les fragments de la colossale statue de l’empereur Marc Aurèle (161-180) qui accueillent les visiteurs. 



La tête et les membres ont été exhumés en 2008 parmi les ruines des thermes impériaux (publics et gratuits). Malgré la poursuite des recherches, le tronc n’a pas été retrouvé et le professeur belge Marc Waelker a émis l’hypothèse qu'il devait être en bronze et aurait été fondu pour une réutilisation dans l’antiquité tardive.

Cette fois, ma visite du site archéologique a précédé l’exposition qui lui est consacrée. Ce que j’en avais vu en 2011 était fascinant tant par la situation géographique dans un cadre naturel impressionnant que par la surface couverte par des vestiges architecturaux évocateurs de la prospérité de la cité antique. Les visiteurs en ont un aperçu dans la grande salle équipée d’un écran géant que semble contempler avec satisfaction l'empereur Hadrien, qui a donné à Sagalassos le titre de "première ville de Pisidie", siège régional du culte impérial romain.



On peut aussi appréhender le gigantisme des travaux accomplis pour excaver les ruines des monuments, en restituer les formes pour certains et même la fonction en ce qui concerne le spectaculaire nymphée d’Antonin et la fontaine hellénistique alimentés en eau comme aux siècles passés. Sans compter les délicates manœuvres nécessaires pour déterrer les sculptures de marbre, les pierres recouvertes d’inscriptions, les milliers d’objets enfouis susceptibles d’apporter de précieux indices, des informations, des datations… 


Mais les fouilles archéologiques ne sont de nos jours qu’un aspect du vaste programme d’études interdisciplinaires nécessaire à la compréhension d’un site. A Sagalassos cette stratégie a été systématiquement suivie depuis le début et l’exposition reflète cette exigence.
Le premier niveau est consacré à la présentation des intervenants qui ont participé à ce grand projet mené avec passion depuis 30 ans dans les domaines les plus variés, anthropologie, botanique, paléontologie, géologie, ingénierie, restauration, etc… pour que les vestiges de Sagalassos s’inscrivent dans un environnement spatio-temporel élargi. On y rencontre les restes fossilisés d’un mammouth, espèce animale disparue il y a plus de 10 000 ans.


Mais aussi les reconstitutions faciales d’un citoyen romain d’environ 50 ans au moment de son décès (au 3e siècle) et d’une femme byzantine morte vers 40 ans (au 11e siècle). 


La modélisation a été réalisée à partir d’un "scan-3D" des crânes. Les lieux de sépulture et les squelettes ont fourni des informations sur la vie de ces personnes. Les visages de Rhodon et d'Eirènè (prénoms fictifs) qui n’ont pas eu l’honneur d’être immortalisés dans le marbre réapparaissent dans le paysage archéologique.

La statue d’un enfant (dont le visage est détérioré) portant une jarre d’eau fait une allusion au liquide vital dont la cité était bien pourvue.


Un Oinophore en terre cuite décorée (5e siècle), sorte de gourde destinée à contenir du vin, vient illustrer la culture de la vigne et de la production locale du breuvage.


Des petites lampes en terre cuite qui assuraient l’éclairage domestique évoquent l’usage d’huile extraite de plantes aromatiques, poussant en abondance aux alentours.  

  
La cité depuis la période hellénistique était placée sous la protection de Tyché, déesse de la fortune, de la prospérité et de la destinée. Le buste de marbre du 2e siècle retrouvé près de l’agora supérieure ornait probablement un édifice consacré à son culte.


Poséidon, maître absolu des mers et des océans, armé de son trident, avait aussi le pouvoir de déclencher des tremblements de terre, ce dont il semble avoir fait usage sans modération dans la région. Haut relief en calcaire, 2e siècle.


De la préhistoire régionale qui s’est prolongée sur une centaine de milliers d’années en commençant par la probable présence de Néanderthaliens avant l’occupation des territoires par les Homo Sapiens, à l’histoire des habitants de la cité pendant une dizaine de siècles, les nombreux artefacts habituellement conservés au musée archéologique de Burdur sont présentés de façon chronologique au 2e niveau.
Figurine en argile datée du néolithique (-6500, -6100)


Hache en cuivre du chalcolithique (-3500, -3100) et récipients de céramique


Sceaux en argile de l’âge de bronze (-3100, -2600)



Cruche à bec verseur de l’âge de bronze (-2000, -1150)


Le passage du polythéisme au christianisme a bien sur modifié considérablement la cité, mais pas avant le 5e siècle. De nombreux édifices furent détruits ou leur destination première détournée, se conjuguant avec les destructions dues aux séismes.
Symbole des chrétiens primitifs, le chrisme, est un monogramme formé des deux premières lettres grecques du mot Christ X (chi) et P (rhô). La présence de l’alpha et de l’oméga de part et d’autre du chrisme symbolisent le début et la fin d’un tout, renforçant le caractère sacré, divin et éternel.


Les sculptures de divinités, comme celles des empereurs romains, bénéficient de mises en scène spectaculaires, reproduisant l’effet qu’elles devaient susciter à l’époque.
Ainsi Déméter, sœur de Poséidon et divinité grecque de la terre fertile, des semailles et des moissons préside au 3e niveau.


Des présentations plus intimistes révèlent divers aspects de la vie quotidienne et sociale des habitants, leur maîtrise de techniques (tissage pour se vêtir, cuisson des aliments pour se nourrir…), leurs productions artisanales et agricoles, leurs distractions, leurs croyances, leurs rites funéraires.


L’Industrie potière s’est particulièrement développée sur plusieurs siècles et a probablement fait l’objet d’un commerce lucratif.


Reproduction d’un foyer de cuisson alimentaire du 6e siècle.


Une grotte sacrée a été fouillée à proximité de la cité et les archéologues y ont trouvé une quantité d’objets cultuels mais aucune inscription pouvant identifier la divinité vénérée. Il semblerait que la fréquentation du lieu couvre une longue période et que s’y déroulaient des repas cérémoniels. 


Les figurines de terre cuite évoquent des préoccupations liées à l’amour, la sexualité, la maternité, l’enfance, l’éducation, la santé… Ce sont des offrandes votives. La vitrine d’exposition a été placée dans un écrin tapissé de leurs multiples représentations du plafond aux parois. L’effet est saisissant !


Dans le Proche-Orient antique, ce type de lieu de culte n’est pas exceptionnel. Les grottes sont depuis longtemps associées aux puissances surnaturelles où peuvent séjourner les divinités. Près d’une autre cité antique, Metropolis, une grotte sacrée a été découverte et sa fréquentation attribuée au culte de la déesse-mère (Kubaba anatolienne, Kybele phrygienne, ou Gaia grecque).

Si vous connaissez déjà le site de Sagalassos, l’exposition vous donnera de précieux compléments d’informations sur la riche collection d’artefacts (habituellement au musée de Burdur). Sinon elle déclenchera une irrésistible envie d’aller sur place découvrir les vestiges de cette cité. 

Adresse: Yapı Kredi Kültür Sanat İstiklal Caddesi No: 161, Beyoğlu / İstanbul
Ouvert tous les jours, du lundi au vendredi de 10h à 18h45, le samedi de 11h à 18h45 et le dimanche de 13h à 18h45. Accès gratuit