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jeudi 19 septembre 2024

Gökçeada/Imvros, escapade entre lever et coucher de soleil

 
L’occasion d’une brève escapade s’est présentée pour une destination insulaire : Gökçeada, île égéenne à proximité du détroit des Dardanelles, reliée au district de Çanakkale.  


Il a fallu se lever très tôt pour atteindre l’embarcadère d’Eceabat Kabatepe et attraper à 7h le premier ferryboat qui nous permet d’entamer au lever du soleil, la traversée d’environ 1h20. Nous aurons quelques heures pour découvrir cette île turque, la seule du secteur égéen avec sa petite sœur Tenedos/Bozcaada, mis à part Cunda en face d’Ayvalık tellement proche qu’on y accède par un pont !
Toutes les autres îles bordant la côte égéenne turque sont grecques ! Thasos et Samothrace et l’archipel du Dodécanèse (Lemnos, Lesbos, Chios, Samos, Ikaria, Kalimnos, Kos, Symi, Rhodes, Megisti…)


Les villages explorés à Gökçeada ont certes aujourd’hui des nomenclatures tout à fait turques, Zeytinliköy, Kaleköy, Dereköy, Tepeköy, Pınarbaşı, Eski Bademli, mais au milieu du 20e siècle, les 12 000 habitants de l’île étaient encore presque tous Grecs. Soixante ans plus tard, au dernier recensement, ses 8 875 habitants sont Turcs, à l’exception d’une faible population vieillissante d’origine grecque d’environ 250 personnes reparties entre Zeytinliköy, Tepeköy et Dereköy. Il arrive encore d’y entendre des conversations en grec, de lire des pancartes faisant référence à un passé relativement proche.  

Petit rappel historique
Au lendemain de l'armistice de Moudros (30 octobre 1918), le traité de Sèvres signé le 10 août 1920 consacrait la désintégration de l'empire ottoman et de la Turquie. La Grande Assemblée nationale de Turquie (23 avril 1920) et Mustafa Kemal Atatürk dénoncèrent le traité de Sèvres comme un « projet de dépeçage colonial de la Turquie ». La guerre d’indépendance turque entreprise le 19 mai 1919, conduira à la libération des territoires occupés par les Alliés et la signature du traité de Lausanne, traité de paix signé le 24 juillet 1923 au palais de Rumine en Suisse, remplaçant le traité de Sèvres.
Le traité de Lausanne reconnaît en premier lieu la légitimité du régime d’Atatürk installé à Ankara. En échange la république turque dut reconnaitre les pertes territoriales de l’empire ottoman à Chypre (1878), dans le Dodécanèse, archipel de la mer Egée à proximité des côtes turques (1911), en Syrie, Palestine, Jordanie, Irak et Arabie (1918). Mais les Alliés renoncèrent à exiger l’indépendance, voire simplement l’autonomie du Kurdistan et de l’Arménie, prévues dans le traité de Sèvres. A l’exception de la région du Hatay, les frontières de la Turquie actuelle sont reconnues : la république turque assurant ainsi sa souveraineté sur l’ensemble de l'Anatolie (occidentale et orientale) et sur la Thrace orientale.
A noter que les îles égéennes du Dodécanèse conquises durant la guerre italo-turque, sont restées possessions de Rome entre 1912 et 1943 (de fait) et rattachées à la Grèce seulement en 1947, alors que la Crète le fut dès 1913.
Le traité de Lausanne fut signé entre d’une part la Turquie et d’autre part la France, l’Italie, le Royaume-Uni, le Japon en tant que puissances victorieuses, mais aussi la Grèce, la Roumanie, la Serbie, Croatie et Slovénie et la Bulgarie en tant que cosignataires concernés par les échanges de populations accordées par le traité. Les minorités turques des pays voisins devant rejoindre la Turquie, contre le départ des minorités chrétiennes vers leur pays d’origine. Depuis 2010, il existe à Çatalca un musée concernant ces échanges.
Istanbul, les îles des Princes, Imvros (Gökçeada)  et Ténédos (Bozcaada), ont été exemptés de ces obligations d'échanges, ce qui explique que la population grecque  n’a pas été déplacée à ce moment là. Par contre, celle-ci s'est progressivement exilée en Grèce à partir de 1955 (année du pogrom d'Istanbul), puis est devenue très minoritaire à partir des années 1970 en raison de la fermeture des écoles grecques, des spoliations foncières et discriminations fiscales favorisant l’installation des populations turques et de la création en 1964 d’un centre pénitencier semi-ouvert dans le sud-ouest de Gökçeada pour des prisonniers reconnus coupables des crimes les plus graves (viol, meurtre, vol), fermé définitivement seulement en 1992.



Pour prendre contact, petit déjeuner réconfortant à Zeytinliköy (Aya Theodori), avec une table garnie de produits locaux, olives, miel et fromage de chèvre entre autres. 








La déambulation dans les ruelles pavées confirme la présence d’une discrète population grecque ainsi que d’une architecture typique.


Agios Georgios est l’une des plus anciennes églises de l’île.



Derekoy (Shinudi) a, plus que les autres anciens villages grecs, des allures de village fantôme où l’on croise beaucoup de maisons écroulées témoignant des événements dramatiques conduisant à l’abandon du village le plus peuplé de l’île qui abritait près de 2000 foyers, plusieurs églises, 22 cafés, 2 cinémas, des barbiers, des épiceries, des tailleurs, le plus grand lavoir couvert de Gökçeada et 3 pressoirs d'huile d'olive.


Des tentatives de repeuplement sont aujourd’hui vivement encouragées par la mairie et l’agence immobilière qui se partagent une même bâtisse de pierres restaurée.


Celle-ci propose le gite et le couvert aux visiteurs de passage.


Une artiste a installé son atelier dans celle-là et y expose ses œuvres accompagnées d’une citation d’Elisée Reclus, observation formulée en 1858 par le géographe, militant anarchiste, auteur libertaire et précurseur de l'écologie :


« Une harmonie secrète s’établit entre la Terre et les peuples qu’elle nourrit, et quand les sociétés imprudentes se permettent de porter la main sur ce qui fait la beauté de leur domaine, elles finissent toujours par s’en repentir.
Là où le sol s’est enlaidi, là où toute poésie a disparu du paysage, les imaginations s’éteignent, les esprits s’appauvrissent. La routine et la servilité s’emparent des âmes et les disposent à la torpeur et à la mort ».

Des villages grecs généralement situés sur les reliefs, Tepeköy (Agridia) est le plus haut. Là aussi quelques tentatives pour le ressusciter sont entreprises comme celle de Barba Yorgo, revenu dans son village natal après 26 ans d’absence, qui a retrouvé son vignoble, produit du vin de sa récolte biologique et le commercialise localement.


Reprenant pour devise ces quelques vers d’un poème de Nazım Hikmet, cette taverne nous invite à profiter de la vie :
« Alors tu prendras la vie très au sérieux,
Même à soixante-dix ans, par exemple, tu planteras des oliviers,
Et pas seulement pour les laisser aux enfants.
Malgré ta peur de mourir tu ne veux pas croire à la mort
Parce que vivre l’emporte.»


Tepeköy accueille encore la célèbre Fête de la Vierge Marie, qui a lieu chaque année le 15 août à proximité de l’église Evangelismos Teotoku, construite en 1832. A cette occasion de nombreux Grecs reviennent sur l’île.


Non loin du village se trouve l’aire de pique-nique appelée Pınarbaşı tepesi (sommet de la source) dont on peut parfois apercevoir l’île de Samothrace.



L'ancienne fontaine où coule l'eau de source est ombragée par le houppier d’un platane historique de 625 ans.

Petite parenthèse gastronomique au centre ville Merkez/ Panaghia, pour la pause déjeuner : certains ont apprécié la spécialité de chevreau cuit au four (oğlak tandır). Quant à moi j’aurai bien tenté le cicirya, mais la présence de fromage de chèvre sur cette sorte de pizza m’y a fait renoncer.
Reflétant un mode de vie traditionnel, les spécialités culinaires de Gökçeada portent les traces des cultures grecque et turque. Il y en a donc pour tous les goûts ! Les herbes aromatiques parfument aussi bien les salades que les poissons et fruits de mer. Le mastic (résine du pistachier) et le lait de brebis apportent une saveur différente aux glaces et aux desserts (sakızlı muhallebi).
La pause fut complétée de l’incontournable activité shopping pour faire provision de produits locaux, fromage, miel, vin, biscuits aux amandes, huile d’olive… au détriment d’une visite au petit musée local.
La rue piétonne (İş Bankası cad.), très animée, retient l'attention avec ses boutiques et terrasses colorées.
Il est temps de continuer le périple.



Mais la fatigue commençant à se faire sentir, la majorité du groupe a refusé la proposition de grimper jusqu'à Kaleköy (Kastro) --pourtant prometteur belvédère avec les ruines d’un château dont l’origine remonterait à la période préhellénique, reconstruit par les Génois à l'époque byzantine --, préférant se prélasser à une terrasse du port de Kaleköy en contrebas.

On a également failli faire l’impasse sur Bademli (Gliki) construit sur une haute colline et surplombant les plantations d’amandiers dont les fruits entrent en bonne quantité dans la confection d’une spécialité locale de biscuits, efibadem.



A l’entrée du village une luxueuse propriété attire le regard avec son portail imposant, sa piscine et sa pelouse impeccable mais surtout avec vue imprenable sur la baie de Saros et la silhouette de l’île de Samothrace se devinant dans la brume.




Les plus curieux ont grimpé la ruelle pavée menant jusqu'à la place où trône un autre platane centenaire ombrageant le vestige d’un lavoir. Elle est bordée de pimpantes bâtisses récemment rénovées par des citadins séduits par le projet de l’association « Cittaslow ».
En effet Gökçeada s’enorgueillit d’avoir adhéré en 2011 au projet Cittaslow, réseau international des villes du bien vivre, conçu en Italie pour encourager les villes à agir dans le respect de leur environnement et de leurs habitants. Le label ne se cantonne pas au patrimoine et à la gastronomie. Les valeurs humaines sont au cœur de la charte du mouvement qui appelle à la réflexion, au temps de vivre, d’échanger, de regarder, de bien-faire les choses pour préserver au mieux les identités et caractéristiques locales et de les perpétuer sans se laisser absorber par la mondialisation.
Pour atteindre ces objectifs Cittaslow exige non seulement de protéger les richesses de la localité, mais aussi d'utiliser la science et la technologie de la manière la plus large possible dans le développement urbain, de participer à la gestion sous les formes les plus démocratiques et de protéger la nature et l'environnement. La « ville tranquille » doit répondre à 59 critères répartis en sept rubriques dont le soutien aux activités d'accueil et de restauration locale (slow food), la préservation de la population et des bâtiments traditionnels, la multiplication des voies piétonnes, l'utilisation d'énergies renouvelables, l’évitement de la pollution sonore et visuelle, l’amélioration de la qualité de l'air, la consommation privilégiée des produits locaux biologiques et la protection de l’artisanat.
Avec ses richesses naturelles, géographiques, historiques et culturelles, Gökçeada a le potentiel pour devenir une destination internationale du tourisme alternatif.
Depuis 2002 l’île a été choisie comme région pilote par le ministère de l'agriculture. Les projets mis en œuvre concernent les productions biologiques certifiées d'huile d'olive, de miel de pin et de thym, de raisins de table et de cuvées, la viticulture étant une tradition remontant à plus de 3000 ans.
L’objectif est de faire de Gökçeada une zone de production entièrement biologique s’étendant aux fruits, légumes  et céréales et de fait à l’élevage et la production de viande.


En contrebas le nouveau village Yenibademli fait partie des 5 villages turcs fondés par l'État avec Eşelek, Uğurlu, Şahinkaya, et Şirinköy. Avec ses auberges, sa boulangerie, ses épiceries et ses étals de produits locaux auxquels on peut ajouter la proximité d’une plage, c’est l'un des lieux de séjour préférés des touristes.
Des fouilles menées à partir de 1996 par l’archéologue Halime Hüryılmaz ont révélé aux alentours des peuplements datant de 8500 ans, ce qui constitue la colonisation la plus ancienne connue des îles de la mer Egée orientale.
Quantité de plages et de possibilités de sports nautiques s’offrent aux visiteurs, mais ce n’était pas prévu au programme du jour. L’escapade a fini par prendre des allures de marathon et visiblement l’organisateur (agence Gezigo) n’a pas intégré les concepts de Cittaslow, de tourisme alternatif, bref de savoir prendre le temps pour toutes choses…


Il est évident qu’une journée ne suffit pas pour s’imprégner de l’atmosphère si particulière de Gökçeada, et que la visite en groupe compact n'est pas la meilleure option. Une expérience pour laquelle j’étais plutôt réticente et dont j’ai eu confirmation. 
Pas de regret cependant, il est parfois utile de fouler des lieux de mémoire pour mieux comprendre l’Histoire et pouvoir enfin se tourner vers un avenir plus paisible.


L’île constitue la pointe la plus occidentale de la Turquie, et porte le titre de «dernier endroit où le soleil se couche». Depuis le ferry nous ramenant vers le continent ne reste plus qu’à saluer ce soleil s’apprêtant à disparaitre derrière Gökceada.
 
 
Sources
 

mercredi 27 septembre 2023

Les fouilles archéologiques de Perinthos/Heracleia officialisées

 
A environ 90 km d'Istanbul et à 43 km de Tekirdağ, la ville antique de Perinthos/Héracleia, se situe dans le district de Marmaraereğlisi de la province de Tekirdağ, sur la côte nord de la mer de Marmara (Propontide). On y accède par l’autoroute Istanbul-Tekirdağ-Çanakkale-Izmir qui passe à proximité et qui est aujourd'hui un important axe routier, surtout depuis la mise en service en mars 2022 du pont sur le Détroit des Dardanelles. La petite ville provinciale endormie qui ne sort de sa torpeur qu’avec l’arrivée des estivants locaux, pourrait bien devenir un attractif centre culturel selon les espérances avouées du maire, Hikmet Ata.
Car c’est officiel, des fouilles archéologiques systématiques ont commencé en 2021 par décret présidentiel n° 4065 et autorisation de la Direction générale du patrimoine culturel et des musées du ministère de la Culture et du Tourisme.
Il va sans doute falloir patienter plusieurs années pour en voir les premiers résultats significatifs, mais à l’occasion d’une visite du phare historique, on a pu constater les traces d’une activité archéologique tout à fait conventionnelle avec numérotation de secteurs et quadrillage de zones. Des barbelés protègent déjà les secteurs d’excavations afin de dissuader les visiteurs malintentionnés. 

Mais le berger peut tranquillement y faire paitre son troupeau.


Le site a fait l’objet à maintes reprises de fouilles illégales par le passé et risque d’être encore plus convoité actuellement.
Négligée pendant des décennies alors que de nombreuses fouilles de sauvetage ont été ponctuellement entreprises, un bon nombre de rapports rédigés, des artefacts collectés et protégés dans les musées de Tekirdag et d’Istanbul, et même dans des musées étrangers, Perinthos fut l'une des cités les plus florissantes du monde antique. Située sur la route commerciale reliant la mer de Marmara à la mer Égée et à la mer Noire, elle a bénéficié de cet emplacement stratégique autant maritime que terrestre. Les terres fertiles et bien irriguées de la région ont contribué à sa richesse par l’exportation d’une grande partie de sa production de céréales.
Son rayonnement en Thrace tant administratif qu’économique fut comparable à celui d’Ephèse sur la côte égéenne.  C’est en tout cas ce qu’affirmait déjà le Prof. Dr. Mustafa H. Sayar de l’Université d’Istanbul que j’avais rencontré en 2009 sur le site de fouilles de la basilique byzantine du 6e siècle, en plein centre de Marmaraeğrelisi. C’est aussi l’avis du Prof. Dr. Zeynep Koçel Erdem en charge de la direction des fouilles entamées par l'Université des Beaux-Arts Mimar Sinan, en 2021 et devant se poursuivre un certain nombre d’années.


Il est grand temps de soustraire Perinthos au désintérêt et à l’indifférence du public ! Les scientifiques et certains passionnés de vestiges archéologiques sont déjà conquis.
 
Les premières informations sur la ville antique, bien que limitées, sont données par des sources anciennes (Hérodote)
Les premiers documents sur Perinthos se trouvent dans les archives de Cyriacus d'Ancon (1391-1453/55) humaniste et antiquaire italien itinérant, considéré comme le Père de l'Archéologie avec son ouvrage Commentaria en sept volumes illustrés par ses dessins dans lequel il a rédigé des descriptions détaillées de monuments et de vestiges antiques de la Méditerranée orientale.
Les premières études scientifiques ont été menées en 1898 par Georges Seure (1873-1944), archéologue français, helléniste et professeur d'université. Elles ont porté principalement sur le théâtre et la basilique et les inscriptions qu'il y a trouvées. Ernst Kalinka, publia également quelques inscriptions en 1900.
 
Des scientifiques turcs se sont ensuite intéressés à Perinthos à partir des années 1960.
Feridun Dirimtekin(1966), Zafer Taşlıklıoğlu (1971), Mustafa Hamdi Sayar (publication de thèse de doctorat, 1998),  Nezih Fıratlı, Nuşin Asgari, M. Akif Işın (1981, 1983, 1987, études topographiques, sondages et fouilles de sauvetage)
 
Les fouilles de sauvetage initiées par le musée archéologique de Tekirdağ ont fourni des informations importantes sur les structures monumentales de la ville antique telles que la basilique (Öztürk 2009 ; Yeşil-Erdek 2014) sur les zones de tumuli et de nécropoles (Öztürk 1999, 2000, 2001), et la plupart des ruines de la région ont été enregistrées dans le livre d'inventaire culturel de Tekirdağ, 2014, 204-231. Certains tumulus de Perinthos et de ses environs ont été examinés dans le cadre d'une thèse de doctorat sur les tumulus de Thrace (Yıldırım 2008, 194).
 
Les tombes de Kamaradere et Kiremitlik, constituant les grandes zones de nécropole de la ville antique, ont été fouillées à la demande du musée de Tekirdağ et elles ont été étudiées par Zeynep Koçel Erdem. Son ouvrage «Nécropoles et tombes rupestres de Perinthos/Herakleia » est en préparation pour publication. S. Çokay Kepçe a également publié un rapport en 2011 concernant ses découvertes de lampes à huile en terre cuite.
Il existe également un certain nombre de nouvelles zones de nécropole découvertes lors de fouilles de sauvetage au sein de la ville moderne. Parmi celles-ci, des sarcophages ont également été étudiées dans le cadre d'un mémoire de maîtrise (Yenentürk 2011).
Voici en résumé l’historique des recherches concernant la cité.
 
Quant à l’historique de son peuplement, les fouilles de la ville antique ne faisant que commencer, les connaissances sur les premières périodes sont assez limitées. Cependant, les couches culturelles découvertes lors d'une fouille de sauvetage menée par le Prof. Dr. Mehmet Özdoğan en 1999 à Toptepe, monticule situé à proximité du village de Yeniçiftlik et à 4km de Marmaraeğrelisi, remontent à la période chalcolithique.


Un vase de culte de forme anthropomorphe daté de 4300 av notre ère, découvert en ce lieu-dit Toptepe symbolise probablement la Déesse Mère, qui faisait l’objet d’un culte très important sur les rives de la Propontide. Il est exposé au musée de Tekirdag.


Il a été découvert par D. H. French en 1966 et daté de l'âge du bronze ancien, contemporain de la couche la plus ancienne du site de Troie.
 
Bien qu'il soit généralement admis dans la littérature scientifique que Perinthos ait été fondée par des colons de Samos vers 600 av notre ère (Danov 1974; Isaac 1986; Archibald 1998; Avram 2004; Hansen-Nielsen 2004), les découvertes mentionnées ci-dessus incitent à penser, selon Zeynep Koçel Erdem qu’il est fort probable de rencontrer des traces d'établissements préhistoriques dans les couches inférieures de la ville antique. Des poteries et des outils en pierre de l’âge du bronze trouvés à l’extrémité ouest de l’Acropole dès la première année des fouilles systématiques, ont confirmé l’hypothèse d’un peuplement précoce.
 
Pour la période archaïque (environ 570-560 av notre ère) Hérodote mentionne Perinthos comme une forteresse thrace en conflit avec les Mégariens, autres colons grecs qui ont établi des colonies telles que Byzantion (Byzance) et Selymbria (Silivri) sur les rives de la Propontide.
Elle fut pillée lors de l'expédition de Darius contre les Scythes d’Europe en 514/513 av notre ère. En -511, le général perse Megabyzos l’assiégea et Perinthos qui fut contrainte de participer à la « révolte ionienne » initiée par les villes ioniennes (dont Ephèse et Milet) contre les Perses en -498, tomba de nouveau sous la domination perse lorsque la rébellion fut réprimée. En -476/5, après que Cimon, stratège athénien, eut libéré la Thrace des Perses, la ville acquit sa liberté.


Diverses découvertes datant de cette période sont exposées au musée de Tekirdağ (stèles funéraires peintes, stèles votives, etc.) et soulignent l'importance de la ville dès cette époque.
 
La période classique (fin du 5e et le 4e siècle av notre ère) fut une des périodes les plus brillantes. La région était sous le règne des rois de la dynastie Odrysienne, l'une des tribus la plus puissante des Thraces. La ville fut incluse dans la 1ère Union maritime Attique-Délos au 5e siècle (-452 ​​​​​), et dans la 2ème Union maritime en -377. Grâce à ces adhésions, des relations étroites furent établies avec Athènes. Vers -370 elle passa sous le contrôle du satrape perse Ariobarzanes, allié d'Athènes, et de son serviteur Philiskos d'Abydos. Philiskos stationna des mercenaires à Perinthos et prit le contrôle de la côte nord de la Propontide.
En -351, l'expédition du roi macédonien Philippe II en Thrace, libéra toute la région de l’occupation perse.
Avec Alexandre le Grand qui poursuit les conquêtes de son père, Philippe II, la région connaît une autre période florissante. C’est la période hellénistique.
Des conflits eurent lieu entre les Séleucides, Antigonos et Ptolémées, successeurs d'Alexandre, et il y eut des luttes entre la ville et ces puissances en raison de pressions et d'hégémonie, mais Perinthos passa finalement sous la domination du général Lysimaque. La ville frappe alors ses pièces de monnaie. Il ressort des représentations sur les pièces que Dionysos, Déméter et Héraclès faisaient partie des dieux importants vénérés dans la ville antique.
 
En 189 av notre ère, tous les territoires des Thraces, y compris en Anatolie, passèrent sous la domination du royaume de Pergame, puis sous celle des Romains en -129. La région devint officiellement une province romaine en 46 de notre ère, et Perinthos fut choisie par l'empereur Claude comme centre administratif et capitale provinciale. Contrairement au caractère rural des colonies thraces, Perinthos est devenue riche et prospère dans un environnement multiculturel et plurilingue, dotée de monuments importants pour honorer les empereurs. Elle est également devenue la base de la marine romaine chargée de la sécurité de la Propontide.
A cette époque, les liaisons entre la côte et l’intérieur étaient assurées grâce à la Via Egnatia traversant la région, et elle croisait en ce lieu la Via Militaris (Şahin 2006 ; Sayar 2010). Cette situation a conduit au renforcement des liaisons commerciales et les ports de Perinthos ont maintenu leur importance pendant cette période.
Une inscription votive au nom de l'empereur Hadrien et de son épouse Sabine suggère l'existence d'un temple dans la ville, mais il est possible que cette inscription appartienne au théâtre (Seure 1898 : 598), ainsi que certains socles de statues (Sayar 1998 : 14-17).

Dans le conflit entre l’Empire romain et Byzance en 196, Périnthos s’est rangé du côté de Rome. Byzance vaincue fut réduite au statut de village par l'empereur Septime Sévère au profit de Perinthos. De nouveaux édifices importants furent construits. Elle reçut alors le titre honorifique de Neokoros (avec le droit d'établir des temples), visible sur les monnaies de l'époque. À la lumière des inscriptions et des pièces de monnaie, il est connu que des fêtes telles que Sévérie, Philadelphie, Pythie et divers agons (concours organisés à l'occasion de célébrations religieuses) avaient lieu à Perinthos en l'honneur de l'empereur. (Raycheva 2015 : 30).
 
Sous le règne de Dioclétien (284-305), en l’honneur du héros Héraclès considéré comme le fondateur mythologique de la ville, Perinthos fut appelée Heracleia (ράκλεια). Un hôtel de la Monnaie impérial s’y établit.
 
Avec les empereurs byzantins Anastase (491-518) et Justinien (527-565), la ville connut une nouvelle période de construction avec d'importantes activités de restauration. Des sources anciennes mentionnent qu'Heracleia est devenue un centre épiscopal au cours de cette période. La demeure du dernier Metrolite (Evêque orthodoxe) est encore debout dans une rue de la ville.


La période byzantine et antique tardive est connue de manière relativement plus approfondie grâce à des études de surface menées dans la région (M. H. Sayar; Külzer 2008) et un certain nombre d'études scientifiques menées parallèlement aux fouilles de sauvetage du musée de Tekirdağ. En particulier les éléments architecturaux de la basilique. Publications Öztürk 2009; Yeşil-Erdek 2014; Westphalen 2018.


En 1204, la ville passa sous la domination des Latins à la suite de la quatrième croisade et déclina rapidement, mais ne fut jamais entièrement dépeuplée. Son nom se transforma en Ereğli pendant la période ottomane.
 
Une grande partie de la cité antique est ensevelie sous les habitations contemporaines, en particulier les parties basses jusqu’en bordure de mer. Les découvertes de vestiges se sont fait au hasard de démolitions et de projets de construction.
Diverses ruines de structures monumentales telles que des portions de remparts à la surface du sol, la structure d’un stade (240 x 69 m) à proximité de la place du marché d'aujourd'hui, sont visibles et quelques vestiges déplacés sont exposés dans un petit parc près du port.

Mais l'acropole antique, ce promontoire en forme de péninsule dominant les deux ports naturels qui l’encadrent en contrebas, (l'un commercial et l'autre militaire où se trouvait la marine impériale romaine, habités sans interruption depuis au moins l'Antiquité et qui ont conservé leur importance jusqu'à aujourd'hui), n'a jamais été touchée par l’urbanisation, mis à part le phare et quelques bergeries.


La zone où se trouvaient les grands bâtiments publics tels que les temples construits au nom d'empereurs romains et le théâtre sont donc directement accessibles et l’équipe archéologique est à pied d’œuvre.
 
Le théâtre de Perinthos est situé à l’est de l’acropole, à flanc de coteau, juste en contre-bas du phare historique. Il offre une vue magnifique sur la mer de Marmara.


La structure entière est enfouie, mais la courbe de la cavea où s'asseyaient les spectateurs peut être clairement suivie à partir des traces au sol. Une telle couverture augmente la possibilité que le bâtiment soit relativement bien conservé. Lors des travaux de forage effectués dans la cavea, des gradins dans leur position d’origine ont été atteints à une profondeur de 4 mètres.   
Des fouilles systématiques ont commencé à partir du bâtiment de scène sur environ 30m. Il fut construit en taillant et lissant le substrat rocheux.


C'est une architecture très intéressante qui illustre une bonne ingénierie pour cette période. Quatre piliers de support de la longue scène ont été mis au jour. Ces éléments laissent supposer que le bâtiment comportait au moins deux étages. De nombreuses pièces de marbre coloré fournissent des informations sur les décorations de l’édifice. Ces indices architecturaux présentent de grandes similitudes avec les monuments romains réalisés dans le cadre du programme de construction de l'époque d'Auguste (-63-14), successeur de Jules César.
À la lumière des découvertes in situ de divers tessons de céramiques, marqueurs temporels, Zeynep Koçel Erdem avance l’hypothèse que le théâtre a connu sa première utilisation vers le 6e siècle avant notre ère et qu’il n'a plus été utilisé après le 6e siècle. Au début de notre ère lui fut ajouté le bâtiment de scène de type romain.
Dès à présent il peut être considéré comme le plus vaste théâtre de la Thrace antique. A une époque à déterminer les niveaux supérieurs des gradins ont été détruits. Il est possible de voir des traces de destruction également dans le bâtiment de scène. L’archéologue espère que les destructions soient limitées.
 
Les fouilles sont complétées d’études diverses de l’ensemble du matériel archéologique avec l’intervention d’une équipe pluridisciplinaire.
 
Des études géophysiques sont réalisées sous la direction de Caner İrem, maître de conférences du département de géophysique de l'Université technique d'Istanbul, afin de documenter les caractéristiques topographiques, les éléments culturels et l'état actuel du sous-sol de l'ancienne ville de Perinthos et de ses ports en utilisant toutes les méthodes géophysiques applicables, le géoradar, la sismique, la gravité, la magnétique, le lidar et la bathymétrie marine.
Les données topographiques précises obtenues sont numérisées pour aboutir à la création d’une étude de référence sur la manière de lire les anomalies observées dans les données géophysiques d’une ville ancienne.
 
Les travaux de documentation architecturale en 3D permettront de stocker les données scientifiques des fouilles de Perinthos sur des supports numériques de manière complète et holistique, afin de constituer une base de données accessible et applicable pour différentes spécialités de l'archéologie.
 
Des études sous-marines ont également été réalisées sur les rives de la colonie (Işın 1997). Ces zones sont enregistrées sous le nom de « Zone de protection sous-marine de Marmara Ereğlisi » (Livre d'inventaire culturel de Tekirdağ 2014 : 209).


Diverses amphores trouvées dans des épaves datent de la période hellénistique jusqu'à la fin de l'Antiquité. L'une des épaves a été datée du 15e siècle. Elle transportait des tuiles produites dans la ville italienne de Fayanze, exposées au musée de Tekirdağ.


Des études zoo archéologiques ont été réalisées en 2021 par le professeur Vedat Onar du département d'anatomie de la Faculté vétérinaire, et du Centre de recherche sur les applications de l’ostéoarchéologie de l'Université d'Istanbul. Elles ont permis d’émettre des hypothèses concernant la faune, les habitudes de consommation et l’économie alimentaire de la société périnthosienne de la période byzantine. Les premiers résultats de cette étude sont en cours de publication.
 
Des travaux de conservation et restauration sont prévus. Pour le moment la priorité est à la protection et classification des vestiges exhumés, du nettoyage mécanique et chimique des pièces de monnaie en bronze et de quelques objets métalliques pour les préserver de la corrosion. Certaines trouvailles en céramique ont été reconstituées.
 
Selon les vœux de Zeynep Koçel Erdem, dans quelques années des vestiges significatifs pourront être présentés tout au long d’un itinéraire de visite jalonné de divers panneaux explicatifs et éventuellement d’images animées de reconstitution.
 
En 2020, le media en ligne Arkeolojik haber relayait l’information suivante : Ahmet Hacıoğlu, directeur provincial de la culture et du tourisme, a déclaré « Les responsables du musée d'archéologie et d'ethnographie de Tekirdağ ont préparé les travaux d'études et de restauration de la basilique, et ceux-ci ont été approuvés par le Conseil régional de la préservation du patrimoine culturel d'Edirne. La mise en œuvre du programme débutera en 2021. Nous prévoyons qu'il sera achevé d'ici un an. »
 

Malheureusement en passant devant le chantier de fouilles de la basilique, un coup d’œil suffit pour s’apercevoir que le projet est toujours en attente, qu’aucune structure n’est venue protéger l’ensemble (évoqué déjà en 2009) et que les visiteurs ne sont pas à la veille de se bousculer à l’entrée pour admirer les 400m² du pavement de mosaïque (en attente de restauration…)
 
Cela dit, cet article un peu long, j’en conviens, est le reflet d'un enthousiasme renaissant pour Perinthos, après qu'il ait été mis en veilleuse de si longues années !

Sources:

Mustafa H. Sayar Le carnet scientifique de la Revue des Etudes Anciennes Perinthos/Héraklée, la capitale de la province romaine de Thrace et de la province romaine tardive d'Europe 05/08/2021(en turc) 

Mustafa H. Sayar A propos de la Prof.Dr. Nuşin Asgari (1931-1922) (en turc)

Prof. Dr. Zeynep Erdem: video à propos des fouilles de Perinthos (en turc)