samedi 13 juin 2026

Un lieu de culte insolite, l'église du Saint Esprit

Quand le séjour parisien se prolonge, les occasions de redécouvrir ma ville natale se multiplient au fil des jours. Le 12e arrondissement je le connais assez bien puisque l’avenue Daumesnil faisait partie des balades dominicales de mon enfance pour rejoindre le bois de Vincennes en passant par la place Daumesnil du nom du général Pierre Daumesnil, (héros des guerres napoléoniennes et de la défense du château de Vincennes en 1815). Mais déjà à l’époque elle avait été rebaptisée, depuis 1946, place Félix Éboué, afin d’honorer un administrateur colonial et compagnon de la Libération inhumé au Panthéon. Les habitudes ayant la vie dure, elle reste encore de nos jours pour la plupart des Parisiens la place Daumesnil, d’autant plus que la station de métro continue à porter ce nom.



Pas loin d’imaginer que les fauves avaient trompé la vigilance des gardiens pour s’échapper du zoo, sa fontaine aux huit lions de bronze m’impressionnait beaucoup. Je les retrouve trônant toujours au milieu de la place bien dégagée et en cours de végétalisation, facilement accessible depuis les récents aménagements piétonniers. Conçue en 1869, la fontaine ornait à l’origine la place du Château-d’Eau, devenue ensuite place de la République et décorée pour l’événement d’un monument plus symbolique. 
La fontaine aux lions fut alors transférée jusqu’ici en 1883, mais ce n’est pas le sujet du jour.

L'église du Saint Esprit se situe à quelques pas de là.




Son entrée monumentale, certes imposante, mais coincée au cœur d'un îlot d'immeuble sur l’avenue, ne laisse en rien présager de la surprise que réserve son architecture intérieure démesurée pour une église de quartier. Après la guerre de 14/18, le 12e arrondissement de Paris voit sa population croître fortement. En 1928, on y décide la construction d'un nouveau lieu de culte. L'architecte Paul Tournon (1881-1964) est chargé des plans à la demande du Cardinal Dubois. A son décès, le Cardinal Verdier reprend en main le projet en 1931. (Pour petite anecdote, ce cardinal est le grand oncle d’une copine d’Istanbul que je connais depuis mon arrivée dans cette ville, une cocasse coïncidence pour ce qui va suivre!). L'église du Saint-Esprit s'inscrit en effet dans l'œuvre des Chantiers du Cardinal, une association religieuse créée en 1931 par le Cardinal Verdier, visant à l'édification d'églises et de bâtiments paroissiaux dans Paris et sa banlieue avec le double objectif de créer des emplois après la crise de 29 et « d’évangéliser la classe ouvrière ».
La construction s’achève en 1935. L’édification du clocher culminant à 75 mètres date de 1962.
Il est temps de franchir le portail pour découvrir la Sainte Sophie parisienne.


L’église est entièrement réalisée en béton armé laissé en grande partie à l’état brut mais son concepteur s’est fortement inspiré des églises byzantines et en particulier de l'antique basilique Sainte-Sophie de Constantinople (Istanbul) tant pour la structure que pour l’impressionnante coupole principale de 22 m de diamètre et 33 m de hauteur. (Pour comparaison, la coupole de Sainte Sophie culmine à 55,6 m au-dessus du sol et son diamètre est de 31 m).







L'église du Saint-Esprit est un chef d'œuvre de l'art sacré. Soixante-dix artistes ont contribué à cet impressionnant foisonnement Art déco, reflétant le mouvement du début du 20e siècle. 




Les décors peints sont des fresques traditionnelles sur enduit de ciment frais, à l’exception de la Pentecôte de Maurice Denis (peinte sur enduit sec) ou le Chemin de croix de Desvallières (sur toile marouflée). 



Marcel Imbs et Jean Gaudin ont réalisé les compositions en mosaïques ornant les coupoles et pendentifs. 


Celle de la grande coupole est encore bâchée pour le moment. 




Les vitraux ont été principalement réalisés par les maîtres-verriers Louis Barillet, Paul Louzier et Jean Hébert-Stevens.
Hauts-reliefs et bas-reliefs complètent la décoration.


Puis il faut longer la rue Cannebière jusqu'à l'angle de la rue Claude Decaen pour découvrir l’extravagante façade latérale longue de 55 m recouverte de briques de Bourgogne. Elle est rythmée d’arcades en plein cintre séparées par des contreforts. Au-dessus des contreforts, les pinacles sont ornés de sculptures en béton de Carlo Sarrabezolles représentant les Arts et Métiers.

En 2022, une vaste opération de restauration a permis de coiffer de cuivre les 15 coupoles de l’église, afin de garantir l’étanchéité conformément aux souhaits de l’architecte qui n’avait pu mener ce projet faute de moyens. Pour les voir étinceler au soleil il faut parait-il se rendre à la bibliothèque Mitterrand.

Les fenêtres, nombreuses, mais de petite taille, n’apportent pas beaucoup de lumière naturelle. Cependant les restaurations entreprises en 2025 mettent en place des éclairages pour la mise en valeur des œuvres. Cette église remarquable apparaît comme un musée de l’Art sacré des années 30. Elle est classée au titre des Monuments historiques depuis 2016. Tout comme l'Institut d'Art et d'Archéololgie, l'église du Saint Esprit est un exemple marquant du style historisiste à Paris.


Bientôt un orgue, déjà prévu à l’époque mais non commandé faute de financement, viendra compléter l’ensemble. En 2021, l’orgue Rochesson (1940) de l’église désaffectée Saint-Nicaise de Rouen est retenu pour y être transféré après restauration. 


En levant les yeux vers son emplacement futur on remarque le buste du Cardinal Jean Verdier, hommage du peuple de Paris au créateur des Chantiers du Cardinal.

Sources :


jeudi 4 juin 2026

Un espace vert insolite, le Jardin Atlantique

Le Jardin Atlantique a été conçu, en 1994 par François Brun et Michel Péna paysagistes, au-dessus des voies de la gare Montparnasse sur une surface de 3,50 hectares.


Il est entouré par des barres d'immeubles de bureaux et d’habitations, dont l'icônique  immeuble Mouchotte photographié en 1993 puis en 2025 par l’artiste allemand Andreas Gursky. 
J'avais vu la première photo sur les murs de la salle d'attente d'un centre d'imagerie médicale et j'avoue que je n'avais pas imaginé que cet immeuble faisait partie du patrimoine architectural parisien. Et son histoire n'est pas banale! Il était grand temps de combler cette lacune. 
Conçu par Jean Dubuisson en 1959, c’est le plus grand bâtiment de logements locatifs de la capitale 750 logements (2000 à 2500 personnes), 1 122 fenêtres, salles communes de réunions ou d'expositions, ateliers d'artistes), 200m de long et 50m de haut, il est habité depuis 1966. 


Sa façade évoque le motif d’un tissu écossais, choix assumé par l’architecte. Elle a constitué un décor reconnaissable dans plusieurs films de l’époque.


La tour inaugurée en 1973, se dresse dans le ciel et marque aussi le paysage.


Prouesse technique pour ce jardin suspendu on ne peut plus urbain! Une grande pelouse carrée au centre, la dalle couvrant les rails supporte une couverture végétale variée composée de plantes vivaces et d’arbres d’essences diverses. 




Allées ombragées, passerelles, petits recoins tranquilles et bancs accueillants pour une pause fraicheur, espaces de jeux pour les enfants, courts de tennis et tables de ping-pong.
Une invitation pour un moment de détente, rythmée par les annonces de la SNCF en discret fond sonore. Les bruits de déplacement des trains sur les voies ferrées sont étrangement absents.


Un concept trentenaire que ne renient pas les adeptes de la végétalisation urbaine afin d’améliorer la qualité de l’air en ville et participer au rafraîchissement de l’air ambiant.
Toitures ou façades se parent de verdure, l’agriculture urbaine se développe avec les jardins partagés. La réintroduction du végétal dans des environnements altérés par l’urbanisation agressive, semble bien engagée et c’est tant mieux.
Une autre lacune comblée!

On a découvert aussi avec enthousiasme d’autres espaces verts de la capitale, moins récents, en particulier le Jardin des Gobelins (square René-Le-Gall), 1936-1938 rue Croulebarbe, Paris 13e et le Parc Georges Brassens, place Jacques-Marette, 15e, ouvert en 1985 sur le site des abattoirs de Vaugirard.

mercredi 29 avril 2026

Henri Rousseau au musée de l’Orangerie

L’exposition-rétrospective consacrée au peintre Henri Rousseau (1844-1910), rassemble une cinquantaine d'œuvres provenant des collections du musée de l'Orangerie, de la Fondation Barnes à Philadelphie et d'autres institutions culturelles dont le MoMa de New York.


Sur la palette du peintre figurent les noms de ses deux épouses successives : Clémence et Joséphine.



L’artiste doit son surnom de “douanier” à son facétieux ami Alfred Jarry, et le mythe du voyageur en terres lointaines fut propagé en 1914 par un article du poète Guillaume Apollinaire, admirateur du peintre qui n’avait que rencontrer des militaires revenus de l’expédition au Mexique.



Autodidacte, ses toutes premières toiles signées datent de 1877. Il n’abandonne son poste de fonctionnaire à l’octroi de Paris qu’en 1885 pour se consacrer totalement à la peinture et expose ses travaux au Salon des Indépendants à partir de 1886. Il rencontre Gauguin, Redon, Seurat, Pissarro. 


L’exposition révèle sa détermination à faire reconnaitre son talent et il s’avère que son ambition était grandement justifiée.


  
Henri Rousseau. Portrait de Madame M. (1895-97). Huile sur toile, musée d'Orsay, Paris.


Henri Rousseau. La Noce (v. 1905). Huile sur toile, musée de l'Orangerie, Paris. Une vidéo révèle le mystère de la mariée qui semble en lévitation !


Henri Rousseau Pour fêter le bébé ! (1903). huile sur toile, musée des Beaux-Arts, Winterthour, Suisse.



Henri Rousseau, La Carriole du Père Junier, (1908). Huile sur toile, musée de l'Orangerie, Paris. 







Henri Rousseau, Les Pêcheurs à la ligne (1908/1909). Huile sur toile, musée de l'Orangerie, Paris.


Henri Rousseau, Vue du pont de Grenelle, (1892). Huile sur toile, musée d'art naïf et d'arts singuliers de Laval, France.








Henri Rousseau. Rendez-vous dans la forêt (1889). Huile sur toile, Washington National Gallery of Art.


Henri Rousseau ne prétendait nullement reproduire le réel mais sa version onirique, laissant libre court à l’imagination, et en celà il est un précurseur des surréalistes.
Ce parti-pris, présent dans les portraits, les paysages est encore plus net dans les compositions de jungles et forêts tropicales, avec fauves dévorants, singes farceurs, ou personnages imaginés lors de ces promenades dans le Jardin des Plantes. Il disait parait-il : « Je ne sais pas si vous êtes comme moi, mais quand je pénètre dans ces serres et que je vois ces plantes étranges des pays exotiques, il me semble que j’entre dans un rêve. »


Une sensation que je recherche aussi en y déambulant le plus souvent possible!


Henri Rousseau, Forêt tropicale avec singe, (1910). Huile sur toile, Washington National Gallery of Art


Henri Rousseau, Combat de tigre et de buffle (1908). Huile sur toile, Cleveland Museum of Art


Henri Rousseau, Singes et perroquet dans la forêt vierge (1905-1906). Huile sur toile, Philadelphia Museum of Art.


Henri Rousseau, Forêt vierge au soleil couchant (1910). Huile sur toile, Kunstmuseum, Bâle, Suisse. Elle représente un jaguar blessé par un couteau assaillant un homme.


Henri Rousseau. La Charmeuse de serpents, Huile sur toile, (1907), musée d’Orsay, Paris. Ce tableau est une commande de la mère de l'artiste Robert Delaunay et intègre la prestigieuse collection de J. Doucet, au côté des Demoiselles d’Avignon de Picasso dont Rousseau disait « Nous sommes les deux plus grands, lui dans le genre égyptien, moi dans le genre moderne »


Henri Rousseau. La Bohémienne endormie (1897). Huile sur toile, The Museum of Modern Art, New York.

Ne quittons pas l'univers fascinant de H. Rousseau sans évoquer sa monumentale toile, parsemée de fleurs de lotus géantes, malheureusement absente de l’exposition.


Henri Rousseau, Le Rêve 1910, huile sur toile, 204,5 x 298,5 cm, New York, The Museum of Modern Art. 
Il décrivait sobrement ainsi son ultime chef d’œuvre: « Cette femme endormie sur ce canapé rêve qu’elle est transportée dans cette forêt, entendant les sons de l’instrument du charmeur ».
Un critique d’art de l’époque, Rémy de Gourmont, précise le titre original de l’œuvre, Le Rêve de Yadwigha et ces vers de l'artiste inscrits sur une pancarte dorée placée sur le cadre. 

Yadwigha dans un beau rêve
S’étant endormie doucement
Entendait les sons d’une musette
Dont jouait un charmeur bien pensant.
Pendant que la lune reflète
Sur les fleurs, les arbres verdoyants,
Les fauves serpents prêtent l’oreille
Aux airs gais de l’instrument

On sait depuis que Yadwigha fut une amie polonaise du peintre dans sa jeunesse.


« Henri Rousseau, l’ambition de la peinture », du 25 mars 2026 au 20 juillet 2026, Musée de l'Orangerie, Jardin des Tuileries, côté Seine - Paris


Sources

Fascicule de l’exposition