lundi 29 juin 2026

Exposition « Clair-obscur » au musée de La Bourse de Commerce

Entre patrimoine et création contemporaine, une visite de cette exposition est un bon plan pour échapper quelques heures à la canicule qui fait suffoquer la capitale !



A proximité du Forum des Halles et de l’église Saint-Eustache, dans le prolongement de la Canopée et du jardin Nelson-Mandela, se dresse un surprenant bâtiment de plan circulaire évoquant à la fois le Colisée et le Panthéon de Rome.
En ces lieux au 16e siècle se dressait l’hôtel de la Reine Catherine de Médicis, demeure royale rebaptisée hôtel de Soissons sous Henri IV.


La colonne Médicis, ou colonne astrologique contenant un escalier à vis menant à une plateforme surmontée d'une structure métallique, communicante aux appartements royaux, fut épargnée à la destruction du palais. Une halle aux blés fut construite en 1763 et réaménagée pour accueillir la Bourse de Commerce de Paris à partir de 1889 jusqu’en 2016. La mairie de Paris en accorde alors l’usage à l’homme d’affaires, François Pinault, pour la présentation de ses collections d’art contemporain regroupant 10 000 œuvres.
 

L'architecte japonais de renom Tadao Ando a été choisi pour transformer en musée d'art, l’édifice historique protégé.
L’espace remodelé entre tradition et modernité a ouvert ses portes le 22 mai 2021. Déjà plusieurs expositions des collections Pinault s’y sont succédé venant témoigner que l’art contemporain prend ses racines dans notre passé et notre histoire.

L'exposition « Clair-obscur » présente une sélection d’une centaine d’œuvres, d’une trentaine d’artistes, qui invitent à une déambulation entre obscurité et lumière, technique picturale née dans l’antiquité et maitrisée au 16e et 17e siècles pour modeler des volumes sur les toiles, y faire apparaitre des visages, des objets, en dissimuler d’autres. (Le Caravage, Rembrandt, etc.) 
On peut y déceler une métaphore pour analyser le présent en suggérant qu'il faut parfois observer l'obscurité du monde pour y discerner une lueur.



Nos pas sont d’emblée attirés par la Rotonde surmontée d’une impressionnante coupole de verre diffusant généreusement la lumière, et cernée d’une fresque sur toile marouflée de 140 mètres de long et 10 mètres de hauteur, représentant le commerce entre la France et les cinq continents, œuvre collective d’Alexis-Joseph Mazerolle (1826-1889), Georges Clairin (1843-1919), Marie-Félix Hippolyte-Lucas (1854-1925), Désiré-François Laugée (1823-1896), et Evariste-Vital Luminais (1821-1896) qui fut réalisée pour l’exposition universelle de 1889.


On est agréablement accueilli par la fraicheur qu’offrent les lieux investis par l’œuvre de Fujiko Nakaya, Cloud#07156, déclinaison intérieure d’une de ses « sculptures de brouillard », habituellement présentées en extérieur. Les visiteurs y évoluent avec délice, participant à la matérialisation de la circulation de l’air dans l’espace et s’y fondant jusqu'à devenir invisibles.
 

Surprenant les visiteurs qui attendent l’ascenseur, une souris animatronique les interpelle en bégayant depuis un trou creusé dans le mur dans une mise en scène datée de 2019 de Ryan Gander (né en 1976 à Chester). Prisonnière de sa « boucle » animée, unique rescapée d’une époque révolue, elle témoigne peut être d'une des premières affectations des lieux, une halle aux blés.
 
Laura Lamiel, née en 1943, a installé dans les vitrines de la Rotonde des objets du quotidien qu’on ne voit plus tellement leur présence nous est familière… des visibles deviennent invisibles et requiert pourtant un attentif regard.




Avant de monter aux niveaux supérieurs, découvrons Sigmar Polke


Victor Man, Maternity with Legend, huile sur toile 2024


Victor Man, Rupture, huile sur toile 2019/2020



Au niveau 1, les œuvres de l’artiste roumain Victor Man, né en 1974, sont révélées dans la galerie 3 qui lui est consacrée. Elle en présente dix, réalisées entre 2012 et 2025, entre banalité du quotidien et grandeur de l’universel dans une palette assombrie.

Au niveau 2, la galerie 4 invite à voyager dans l'inconscience, les images mentales d'une rêverie.





Le traumatisme de la Seconde Guerre Mondiale a bouleversé la vision du monde de plusieurs artistes dont Jean Dubuffet (1901-1985), Alberto Giacometti (1901-1966), Maria Martins (1894-1973) et Germaine Richier (1902-1959) et leurs productions en témoignent dans la galerie 7 par des corps humains en mutation encore reconnaissables.







Ils deviennent dans le dernier tiers du 20e siècle des ombres disloquées par l’expérience des camps de concentration et du cancer pour la polonaise Alina Szapocznikow (1926-1973), Filozof, 1965, fonte du bronze en 2022.




La colonisation et l'exil pour Danh Vo né au Vietnam en 1975,



Hécatombe liée au sida pour Robert Gober né aux États-Unis en 1954.

La galerie 5 réunit sur le thème de l'incandescence, des oeuvres explorant les potentialités spirituelles et existentielles de l’âme humaine dans un monde de plus en plus terre à terre.   


Louis Soutter, Crépuscule du gangster, 1937/1942, encre et gouache sur papier

 
Louis Soutter, 
, Crucifixion, 1942, et Eclaboussures du crime, 1937, encre et gouache sur papier
 

Jean-Luc Moulène, Burning Hand (Cyrille), 2021, Bronze et verre.



Bill Viola, Fire Woman, 2005, installation vidéo et sonore



Bill Viola (1951-2024) hanté par la question du seuil séparant la vie et la mort a cherché à retranscrire physiquement et symboliquement ces espaces limites.


Autre clin d’œil au passé du quartier des Halles sans doute, un drôle de lampadaire s'est encastré dans l'architecture de la Bourse de Commerce. Compagnon d’errance nocturne un peu éméché. Il s'agit de l'œuvre Ohne Titel réalisée en 1989 par l'artiste allemand Martin Kippenberger. Sa petite lumière rouge nous guide peut être vers un meilleur possible.



Depuis le niveau 3 on peut admirer les alentours, église Saint Eustache, Forum des Halles et sa Canopée, jardins et au fond Beaubourg actuellement en restauration. On y découvre des informations sur l’histoire de l’édifice et de quoi se désaltérer.
 
Fermé le mardi. Ouvert les autres jours de 11h00 à 19h00 avec nocturne jusqu’à 21H00 le vendredi. Du mercredi 4 mars au lundi 24 août 2026.
 
Sources
Le Livret de visite de l’exposition

samedi 13 juin 2026

Un lieu de culte insolite, l'église du Saint Esprit

Quand le séjour parisien se prolonge, les occasions de redécouvrir ma ville natale se multiplient au fil des jours. Le 12e arrondissement je le connais assez bien puisque l’avenue Daumesnil faisait partie des balades dominicales de mon enfance pour rejoindre le bois de Vincennes en passant par la place Daumesnil du nom du général Pierre Daumesnil, (héros des guerres napoléoniennes et de la défense du château de Vincennes en 1815). Mais déjà à l’époque elle avait été rebaptisée, depuis 1946, place Félix Éboué, afin d’honorer un administrateur colonial et compagnon de la Libération inhumé au Panthéon. Les habitudes ayant la vie dure, elle reste encore de nos jours pour la plupart des Parisiens la place Daumesnil, d’autant plus que la station de métro continue à porter ce nom.



Pas loin d’imaginer que les fauves avaient trompé la vigilance des gardiens pour s’échapper du zoo, sa fontaine aux huit lions de bronze m’impressionnait beaucoup. Je les retrouve trônant toujours au milieu de la place bien dégagée et en cours de végétalisation, facilement accessible depuis les récents aménagements piétonniers. Conçue en 1869, la fontaine ornait à l’origine la place du Château-d’Eau, devenue ensuite place de la République et décorée pour l’événement d’un monument plus symbolique. 
La fontaine aux lions fut alors transférée jusqu’ici en 1883, mais ce n’est pas le sujet du jour.

L'église du Saint Esprit se situe à quelques pas de là.




Son entrée monumentale, certes imposante, mais coincée au cœur d'un îlot d'immeuble sur l’avenue, ne laisse en rien présager de la surprise que réserve son architecture intérieure démesurée pour une église de quartier. Après la guerre de 14/18, le 12e arrondissement de Paris voit sa population croître fortement. En 1928, on y décide la construction d'un nouveau lieu de culte. L'architecte Paul Tournon (1881-1964) est chargé des plans à la demande du Cardinal Dubois. A son décès, le Cardinal Verdier reprend en main le projet en 1931. (Pour petite anecdote, ce cardinal est le grand oncle d’une copine d’Istanbul que je connais depuis mon arrivée dans cette ville, une cocasse coïncidence pour ce qui va suivre!). L'église du Saint-Esprit s'inscrit en effet dans l'œuvre des Chantiers du Cardinal, une association religieuse créée en 1931 par le Cardinal Verdier, visant à l'édification d'églises et de bâtiments paroissiaux dans Paris et sa banlieue avec le double objectif de créer des emplois après la crise de 29 et « d’évangéliser la classe ouvrière ».
La construction s’achève en 1935. L’édification du clocher culminant à 75 mètres date de 1962.
Il est temps de franchir le portail pour découvrir la Sainte Sophie parisienne.


L’église est entièrement réalisée en béton armé laissé en grande partie à l’état brut mais son concepteur s’est fortement inspiré des églises byzantines et en particulier de l'antique basilique Sainte-Sophie de Constantinople (Istanbul) tant pour la structure que pour l’impressionnante coupole principale de 22 m de diamètre et 33 m de hauteur. (Pour comparaison, la coupole de Sainte Sophie culmine à 55,6 m au-dessus du sol et son diamètre est de 31 m).







L'église du Saint-Esprit est un chef d'œuvre de l'art sacré. Soixante-dix artistes ont contribué à cet impressionnant foisonnement Art déco, reflétant le mouvement du début du 20e siècle. 




Les décors peints sont des fresques traditionnelles sur enduit de ciment frais, à l’exception de la Pentecôte de Maurice Denis (peinte sur enduit sec) ou le Chemin de croix de Desvallières (sur toile marouflée). 



Marcel Imbs et Jean Gaudin ont réalisé les compositions en mosaïques ornant les coupoles et pendentifs. 


Celle de la grande coupole est encore bâchée pour le moment. 




Les vitraux ont été principalement réalisés par les maîtres-verriers Louis Barillet, Paul Louzier et Jean Hébert-Stevens.
Hauts-reliefs et bas-reliefs complètent la décoration.


Puis il faut longer la rue Cannebière jusqu'à l'angle de la rue Claude Decaen pour découvrir l’extravagante façade latérale longue de 55 m recouverte de briques de Bourgogne. Elle est rythmée d’arcades en plein cintre séparées par des contreforts. Au-dessus des contreforts, les pinacles sont ornés de sculptures en béton de Carlo Sarrabezolles représentant les Arts et Métiers.

En 2022, une vaste opération de restauration a permis de coiffer de cuivre les 15 coupoles de l’église, afin de garantir l’étanchéité conformément aux souhaits de l’architecte qui n’avait pu mener ce projet faute de moyens. Pour les voir étinceler au soleil il faut parait-il se rendre à la bibliothèque François Mitterrand.

Les fenêtres, nombreuses, mais de petite taille, n’apportent pas beaucoup de lumière naturelle. Cependant les restaurations entreprises en 2025 mettent en place des éclairages pour la mise en valeur des œuvres. 
Cette église remarquable apparaît comme un musée de l’Art sacré des années 30. Elle est classée au titre des Monuments historiques depuis 2016. Tout comme l'Institut d'Art et d'Archéololgie, l'église du Saint Esprit est un exemple marquant du style historisiste à Paris.


Bientôt un orgue, déjà prévu à l’époque mais non commandé faute de financement, viendra compléter l’ensemble. En 2021, l’orgue Rochesson (1940) de l’église désaffectée Saint-Nicaise de Rouen est retenu pour y être transféré après restauration. 


En levant les yeux vers son emplacement futur on remarque le buste du Cardinal Jean Verdier, hommage du peuple de Paris au créateur des Chantiers du Cardinal.

Sources :