Dimanche dernier, une réunion familiale était prévue mais
annulée pour cause de re-confinement. C’était aussi le jour de la Toussaint et
les restrictions ont été sensiblement allégées pour permettre la visite des
cimetières. Pour qu’il soit possible de fleurir les tombes, les fleuristes ont
obtenu une autorisation de rester ouverts le weekend. Les 3 premiers jours de
confinement étaient donc sous le signe de l’indulgence. Il était tentant d’en
profiter car bien qu’à proximité, il est pour moi hors du périmètre
d’éloignement autorisé de 1 km.
Une fois accompli le rituel de la rose déposée sur la pelouse du jardin du souvenir (lieu de dispersion des cendres des défunts après
crémation), malgré une présence policière importante, aucun contrôle
d’attestation n’est venu limiter une déambulation dans les allées aux quelques
70000 sépultures et monuments commémoratifs.
Ce cimetière, créé en 1804, ne fut pas d’emblée très
prisé des Parisiens à cause de sa situation en hauteur et à cette époque hors
de la capitale. Il est intéressant de noter que le transfert des dépouilles
d'Héloïse et d'Abélard (célèbres amants médiévaux), ainsi que de Molière et de
La Fontaine en 1817, fut déterminant
pour le transformer en un lieu plus convenable à la postérité des défunts. A
partir de ce moment de célèbres architectes et sculpteurs furent mis à contribution.
De nombreuses sépultures de styles variés, chapelles funéraires, sarcophages,
stèles, dalles sont aujourd’hui classées monuments historiques.

Il y aurait environ 5000 personnalités de nationalités
diverses dont une centaine fréquemment visitée. Frédéric Chopin, Honoré
de Balzac, Alfred de Musset, Oscar Wilde, Théodore Géricault, Marcel Proust, Maurice
Ravel, Édith Piaf, Jim Morrison, Yves Montand et Simone Signoret, Alain
Bashung, Jacques Higelin… Mais aussi de célèbres exilés turcs d’origine kurde, Yılmaz
Güney (1937-1984), acteur et réalisateur de plusieurs films dont Yol, Palme d’Or à Cannes en 1982 et Ahmet
Kaya (1957-2000), compositeur et chanteur.
Les pentes escarpées invitent à la flânerie et offrent une belle perspective sur la végétation pérenne ou occasionnelle... Malgré le calme environnant, je n'ai pas croisé la famille de renards qui a élu domicile en ces lieux depuis le premier confinement en mars. Ils attendent la fermeture des grilles pour gambader et chasser à leur aise!
Cette fois mon regard fut attiré par une étonnante
construction évoquant un dolmen en bordure de la 44e division.
Généreusement fleuri, il abrite la dépouille d’Hippolyte-Léon Rivail (1804-1869),
pédagogue et instituteur lyonnais, alias Allan Kardec, fondateur de la
philosophie spirite. Un inconnu pour tous ceux qui n’ont pas d’attirance pour les
phénomènes paranormaux mais un maitre incontesté pour tous les médiums du monde.

Alors que les sociétés occidentales au milieu du 19e
siècle s’entichent des tables tournantes, mode venue d’outre-Atlantique, le pédagogue
en supervise quelques-unes afin de retranscrire les séances. Sans doute conquis, il se documente afin de
codifier cette nouvelle doctrine. Désignée par lui « spiritisme », il
veut l’imposer comme une science. Le spiritisme de Kardec se teinte d’une dimension
sociale. Considérant que toutes les composantes de l'univers sont en perpétuelle
évolution, il est favorable au darwinisme et contribue à sa divulgation dans
les milieux populaires au 19e siècle. Le mouvement s’implique également
dans des œuvres philanthropiques et prend parti pour le vote des femmes,
l'abolition de l'esclavage, l'abolition de la peine de mort, le pacifisme et
l'internationalisme. Ce qui peut expliquer sa grande popularité dans les milieux
intellectuels.
En rapide déclin en Europe à partir des années 1920, le
spiritisme sera suivi religieusement par des millions d’adeptes, et encore de
nos jours, principalement au Brésil, en Argentine et à Cuba.
Hippolyte-Léon Rivail a écrit plusieurs ouvrages de pédagogie,
mais utilisera le pseudonyme à consonance indubitablement celtique, Allan
Kardec, pour développer les principes théoriques et expérimentaux de la communication
avec l’au-delà, l'existence, les manifestations et l’enseignement dispensé par
l’esprit des disparus. Victor Hugo sera l’un des nombreux collaborateurs de la Revue spirite, créée en 1858.
Rivail se dédouble en Kardec après avoir acquis la
certitude d’être la réincarnation d’un druide. Révélation qui justifiera le
choix d’un dolmen pour sépulture et l’inscription au fronton de la tombe :
« naître, mourir, renaître encore et progresser sans cesse, telle est la loi ».
Il n’est donc pas certain qu’elle soit la dernière
demeure de son repos éternel !
En tout cas, il ne manque pas d’interlocuteurs. On n’ose
imaginer tout ce que ces beaux esprits peuvent se raconter, sans compter les
conflits car tous n’ont pas atteint un degré supérieur dans l’échelle spirite !
Il ne manque pas d’adeptes non plus… Selon la légende, il
aurait de son vivant proposé : “Après ma mort, si vous passez me voir,
posez la main sur la nuque de la statue qui surplombera ma tombe, puis faîtes
un vœu. Si vous êtes exaucés, revenez avec des fleurs.” Ceci est à l’origine d’un
rituel auquel s’adonnent de nombreux visiteurs comme en témoignent les offrandes
florales. Par contre toutes les autres manifestations d’idolâtrie sont vivement
proscrites comme le précise une pancarte de la mairie de Paris.