vendredi 25 octobre 2024

Nysa, une cité antique en Carie

 A 25 km d’Aydın en direction de Denizli, un panneau indique la présence de la cité antique au niveau de Sultanhisar. Après avoir bifurqué vers le village, il suffit de suivre les flèches sur environ 3 km.


Mais Sultanhisar réserve une surprise aux curieux. Sur la droite du passage à niveau un vestige d’une époque révolue bien plus proche de nous que les ruines antiques qui ont motivé notre visite : une rutilante locomotive à vapeur.
Selon TCDD, compagnie des Chemins de fer de la République de Turquie, la première ligne réalisée sur les terres anatoliennes a été établie entre Izmir et Aydın avec une concession accordée aux Britanniques en 1856.
Sur cette ligne toujours en activité il existe d’ailleurs un musée à Selçuk, petite ville plus connue pour sa proximité avec la cité antique d’Ephèse. Pour les amateurs, ce musée situé dans le quartier de Çamlık, ancienne gare, réunit 32 locomotives à vapeur de la compagnie TCDD exposées depuis 1997, dont la plus récente a été produite en 1952. S’y trouve aussi une locomotive à vapeur de fabrication britannique avec une chaudière à bois, modèle 1887.
Celle de Sultanhisar adresse un clin d’œil aux touristes de passage, comme une invitation à en savoir plus sur ce moyen de transport emprunté sans doute par quelques voyageurs déjà intéressés par les nombreux vestiges archéologiques de la région: Aphrodisias, Stratonikeia, Lagina, Alabanda et Alinda, Iassos, Bargylia, Cnide, Didymes, Héraclée du Latmos, Euromos, Labraunda…


Ce qui nous ramène à la destination de notre escapade : Nysa


Cité carienne à la limite de la frontière sud de la Lydie antique, elle est située dans la vallée fertile du Méandre dont un affluant s’écoulait par un profond ravin, partageant la ville en deux comme la décrivait dans son célèbre ouvrage "Geographica", le géographe Strabon d'Amasya (64 av. notre ère/ 24 de notre ère) ayant étudié à Nysa et la qualifiant de "ville double".
Il mentionne dans ses écrits que la cité fut nommée Athymbra lors d’une implantation antérieure au 6e siècle av. notre ère et ce nom fut conservé jusqu’au début du 2e siècle av. notre ère comme en attestent des pièces de monnaies.
Sa fondation est cependant attribuée au seleucide Antiochus I Soter, descendant d'un diadoque d'Alexandre le Grand, qui régna de 281 à 261 av. notre ère et qui aurait donné à la cité le nom de l’une de ses épouses, Nysa (par ailleurs jamais évoquée).


Des vestiges significatifs se partagent de nos jours le site verdoyant d’une oliveraie et la visite se fait donc agréablement ombragée.
W. Von Diest et son équipe ont réalisé les premières fouilles archéologiques à Nysa en 1907 et 1909. Un premier plan topographique avait été publié à l’époque.


Auparavant, un Français était passé par là comme en témoigne l’un des panneaux explicatifs du site en reproduisant une gravure Laborde 1838 réalisée d’après un dessin de l’architecte Dedreux. Les ajouts en rouge matérialisant les ponts de la cité sont évidemment récents. 
En 1921/22, l'archéologue grec K. Kourouniotis effectua des fouilles dans l'Agora et le Bouleterion/Gerontikon qui furent le sujet d’un rapport publié en 1924.
Le musée archéologique d'Izmir a effectué des fouilles dans le Gerontikon et le Théâtre dans les années 1960.  Entre 1982 et 1988, dans le cadre des recherches de la Direction du Musée archéologique d’Aydın, les fouilles se sont poursuivies dans le bâtiment de scène du Théâtre et des sculptures appartenant aux façades de scène et des frises de podiums ont été découvertes.   
Entre 1990 et 2010, des travaux de recherche, de fouilles et de restauration ont été menés par Vedat İdil et Musa Kadıoğlu de l'Université d'Ankara.



Depuis 2012, le musée d’Aydın s’y associe sous la direction de Serdar Hakan Öztaner de l’Université d’Ankara.


Sur plus de cent ans les recherches et documentations toujours en cours, ont permis de réveiller Nysa, endormie depuis au moins le 13e siècle, de parcourir ses axes se croisant régulièrement à angle droit dans un plan en damier alors même que la topographie des lieux à flanc de montagne ne s’y prêtait pas aisément.




Les diverses études ont révélé avec précision le système des voies de communication de la cité à partir de l’avenue principale orientée est-ouest qui traversait la ville via un pont près du stade dont les vestiges émergent par endroit dans le maquis et qui la reliait aux autres cités de Carie, d'Ionie et de Lydie. En contrebas du Théâtre les restes d’un tunnel canalisant la rivière ont été recensés.



Deux autres ponts intégrés dans ce système reliaient les bâtiments publics entre eux.




Les vestiges hellénistiques sont pour la plupart enfouis ou ont servi à la reconstruction des architectures de la période impériale romaine et romaine tardive qu’il va falloir denicher en suivant les indications.




Emblématique du site, le Théâtre de type gréco-romain est l'un des édifices les mieux conservés de Nysa. Sa première construction remonte au 1er siècle av. notre ère.


Il pouvait accueillir 12000 spectateurs dans sa cavea dépassant le demi-cercle et composée de 23 rangées de sièges sous le diazoma et 26 au-dessus.


L’héliotrope blanc aux fragrances envoûtantes a envahi les gradins et participe au pouvoir de séduction du lieu, et pour cause, il est connu en cosmétique comme une véritable effluve magique inspirant attirance et sympathie !




Le bâtiment de scène comptait initialement deux étages. Effondré lors d'un tremblement de terre, il a été reconstruit avec un étage supplémentaire entre 180 et 200. Le haut podium portant les frontons de la scène était décoré de reliefs. Les nombreux vestiges ont permis de comprendre l’histoire de la cité et ses mythes fondateurs. Les dieux du mont Olympe y figurent, participant au mariage sacré entre la déesse Koré-Perséphone (fille de Zeus et Déméter) et le dieu des Enfers, Hadès.
D’autre part, une procession de dieux accueille l’arrivée de Dionysos considéré comme natif de Nysa où il fut élevé par Hermès. Le nom de la cité est associé à d’autres cités pratiquant la culture de la vigne. Les Grecs anciens croyaient que si l’on trouvait de la vigne à un endroit et que du vin y était produit, c’est que Dionysos, dieu de l’ivresse et de la fête, y était passé. Les fêtes célébrées en son honneur comprenaient des représentations théâtrales mettant en scène les multiples récits mythologiques concernant sa naissance, dont un qui fait de Dionysos, le fils de Perséphone.
Les sculptures et frises mises au jour lors des fouilles sont exposées au musée d’Aydın. Sur place des répliques décorent aujourd’hui la structure.


Le stade très partiellement dégagé, d’une capacité estimée à 30000 spectateurs témoigne aussi de la vie culturelle de la cité.
Mais son attrait tenait aussi à son centre d'études spécialisé dans la littérature homérique et l'interprétation des épopées.
Du gymnase utilisé à des fins éducatives ne reste que l’emplacement délimité par ses fondaisons.




Par contre la bibliothèque avec ses 16 étagères à manuscrits est assez bien conservée. Construite vers 130 sur trois étages, elle servait aussi de salle de réunion, de salle d'audience et conservait des archives au niveau supérieur.




De la vie politique, sociale et commerciale de la cité subsiste l’emplacement du forum romain à proximité du théâtre avec des vestiges de sa basilique civile, édifice destiné à abriter des audiences judiciaires, des assemblées publiques, et accessoirement en périphérie des activités commerciales abritées. 
  




L’agora grecque plus à l’est est bordée d’une avenue importante et d’une stoa avec double rangée de colonnes d'ordre ionique sur l’un des côtés, espace couvert public, marché et lieu de rencontre pour les citoyens. Les portiques sud et ouest comportent une seule rangée de colonnes d’ordre dorique.





A proximité se trouve le Gerontikon/Sénat ou Conseil des anciens, accessible par une porte monumentale, propylon, ouvrant sur une rue principale.


Reconstruit au 2e siècle par un riche citoyen Sextus Iulius Antoninus Pythodoros de Nysa, il pouvait accueillir 700 personnes sur ses gradins.

A environ 3 km à l'ouest de Nysa se trouvait Akharaka, un sanctuaire guérisseur  nommé Plutonion comprenant un temple d’Hadès/Pluton (dieu des Enfers) et Koré-Perséphone (enlevée et épousée par Hadès) et une grotte remarquable produisant des exhalaisons fétides appelée le Charonion ; Strabon (649-50) en donne un compte rendu circonstancié de guérison. Il ne reste parait-il que peu de choses du temple, près du village de Salavatli : une rangée de six tambours de colonnes non cannelées et quelques autres blocs. Le Charonion, d'après le récit de Strabon, devait se trouver quelque part au-dessus du temple, mais aucune grotte n'existe à cet endroit aujourd'hui. A proximité se trouve cependant un profond ravin, dans lequel s'écoule le ruisseau sulfureux, Sarı su, qui a donné au lieu ses propriétés curatives, depuis la plus haute Antiquité.

Sources


lundi 30 septembre 2024

Une passerelle suspendue dans les arbres au parc de Yıldız

Istanbul, ville tentaculaire, est certes connue pour ses quartiers historiques mais aussi pour ses nouveaux quartiers d’affaires aux gratte-ciel impressionnants dont la tour Saphir qui depuis sa terrasse offre un point de vue exceptionnel.
Il ne faudrait pas croire cependant qu’elle est dépourvue de verdure. Des nombreux parcs bordant les deux rives du Bosphore on découvre des paysages plus apaisants. Ce sont les vestiges aménagés des bosquets qui recouvraient les collines autrefois. Pour n’en citer que quelques uns dans la trentaine recensée : Gülhane, Emirgan, Haciosman, Maslak…

                                         
Facilement accessible car situé à proximité du quartier Beşiktaş, le parc de Yıldız avec ses 46 hectares s'étend en pente depuis le palais Yıldız jusqu’au palais Çirağan en bordure du Bosphore.


Sensiblement de la même superficie que le parc d’Emirgan, il est  l'un des premiers parcs ouverts au public à Istanbul, en 1950. (Avant lui, le parc de Gülhane en 1912)
Pendant le règne du sultan Abdulhamid II (1876-1909) le bosquet était inclus au jardin impérial. Depuis les hauteurs la vue est très appréciée des promeneurs comme elle l’était par le sultan depuis le balcon supérieur du chalet Cihannuma kasrı, que l’on a pu voir dans l’enceinte du palais Yıldız, isolé à l’une des extrémités du jardin.


On peut voir ici sa façade arrière côté Bosphore surplombant le haut mur séparant le parc et le complexe impérial communiquant autrefois par un portail aujourd’hui condamné.


Le parc très vallonné est agrémenté d’une végétation abondante et variée, colorée au fil des saisons par les floraisons des magnolias, des arbres de Judée, des marronniers d’Inde, et des parterres de tulipes, jacinthes et primevères au printemps. S’y trouvent aussi des tilleuls argentés, des lauriers, des frênes, des cyprès, des pins, des ifs, des cèdres et des chênes dont certains plusieurs fois centenaires.


Les lieux sont aussi très appréciés par les chats que l’on croise un peu partout sur les sentiers de promenade.





Une longue passerelle suspendue se faufile dans la canopée et constitue un atout de charme, offrant depuis quelques points d’observation une vue dégagée sur le plan d’eau où barbotent des canards, des oies, des tortues, dévoilant ici et là une cascade, un petit pont…


La tête près des houppiers, il est même possible d’apercevoir quelques perruches vertes jacassant sur une branche, quelques passereaux sautillants ou un écureuil en plein exercice d’acrobatie pour regagner son nid… Elle n’existait pas à mon dernier passage remontant à bien des années.


Des aires aménagées de tables et de bancs en font un lieu de pique-nique populaire, surtout le week-end, d’autant plus que les aires de jeu pour enfants se sont modernisées et multipliées.
Les pavillons ottomans (Çadır et Malta) ne sont apparemment plus occupés par des cafés et restaurants, assez peu respectueux de ces bâtisses historiques. Des constructions récentes abritent désormais des cafeterias les remplaçant dans ces fonctions.


Le pavillon Çadır construit en 1871 à la demande du sultan Abdülaziz (1861-1876) se mire dans l'eau de son grand bassin.



Et puis, il est soudain voilé par des jets d’eau.


Façade arrière plus austère… Une plaque indique que derrière ces volets clos fut détenu Midhat pacha, Grand vizir, suspecté par le sultan Abdulhamid II d'être complice du meurtre de son prédécesseur le sultan Abdülaziz, et condamné à mort dans un procès douteux. Il y resta du 22 mai au 22 juillet 1881 avant d’être gracié et conduit à la forteresse de Taëf en Arabie Saoudite où il fut assassiné dans sa cellule en 1883.

La manufacture de porcelaine de Yıldız en restauration n’est actuellement pas accessible, mais ce sera l’occasion de revenir pour une autre flânerie dans ce parc accueillant.
  

jeudi 19 septembre 2024

Gökçeada/Imvros, escapade entre lever et coucher de soleil

 
L’occasion d’une brève escapade s’est présentée pour une destination insulaire : Gökçeada, île égéenne à proximité du détroit des Dardanelles, reliée au district de Çanakkale.  


Il a fallu se lever très tôt pour atteindre l’embarcadère d’Eceabat Kabatepe et attraper à 7h le premier ferryboat qui nous permet d’entamer au lever du soleil, la traversée d’environ 1h20. Nous aurons quelques heures pour découvrir cette île turque, la seule du secteur égéen avec sa petite sœur Tenedos/Bozcaada, mis à part Cunda en face d’Ayvalık tellement proche qu’on y accède par un pont !
Toutes les autres îles bordant la côte égéenne turque sont grecques ! Thasos et Samothrace et l’archipel du Dodécanèse (Lemnos, Lesbos, Chios, Samos, Ikaria, Kalimnos, Kos, Symi, Rhodes, Megisti…)


Les villages explorés à Gökçeada ont certes aujourd’hui des nomenclatures tout à fait turques, Zeytinliköy, Kaleköy, Dereköy, Tepeköy, Pınarbaşı, Eski Bademli, mais au milieu du 20e siècle, les 12 000 habitants de l’île étaient encore presque tous Grecs. Soixante ans plus tard, au dernier recensement, ses 8 875 habitants sont Turcs, à l’exception d’une faible population vieillissante d’origine grecque d’environ 250 personnes reparties entre Zeytinliköy, Tepeköy et Dereköy. Il arrive encore d’y entendre des conversations en grec, de lire des pancartes faisant référence à un passé relativement proche.  

Petit rappel historique
Au lendemain de l'armistice de Moudros (30 octobre 1918), le traité de Sèvres signé le 10 août 1920 consacrait la désintégration de l'empire ottoman et de la Turquie. La Grande Assemblée nationale de Turquie (23 avril 1920) et Mustafa Kemal Atatürk dénoncèrent le traité de Sèvres comme un « projet de dépeçage colonial de la Turquie ». La guerre d’indépendance turque entreprise le 19 mai 1919, conduira à la libération des territoires occupés par les Alliés et la signature du traité de Lausanne, traité de paix signé le 24 juillet 1923 au palais de Rumine en Suisse, remplaçant le traité de Sèvres.
Le traité de Lausanne reconnaît en premier lieu la légitimité du régime d’Atatürk installé à Ankara. En échange la république turque dut reconnaitre les pertes territoriales de l’empire ottoman à Chypre (1878), dans le Dodécanèse, archipel de la mer Egée à proximité des côtes turques (1911), en Syrie, Palestine, Jordanie, Irak et Arabie (1918). Mais les Alliés renoncèrent à exiger l’indépendance, voire simplement l’autonomie du Kurdistan et de l’Arménie, prévues dans le traité de Sèvres. A l’exception de la région du Hatay, les frontières de la Turquie actuelle sont reconnues : la république turque assurant ainsi sa souveraineté sur l’ensemble de l'Anatolie (occidentale et orientale) et sur la Thrace orientale.
A noter que les îles égéennes du Dodécanèse conquises durant la guerre italo-turque, sont restées possessions de Rome entre 1912 et 1943 (de fait) et rattachées à la Grèce seulement en 1947, alors que la Crète le fut dès 1913.
Le traité de Lausanne fut signé entre d’une part la Turquie et d’autre part la France, l’Italie, le Royaume-Uni, le Japon en tant que puissances victorieuses, mais aussi la Grèce, la Roumanie, la Serbie, Croatie et Slovénie et la Bulgarie en tant que cosignataires concernés par les échanges de populations accordées par le traité. Les minorités turques des pays voisins devant rejoindre la Turquie, contre le départ des minorités chrétiennes vers leur pays d’origine. Depuis 2010, il existe à Çatalca un musée concernant ces échanges.
Istanbul, les îles des Princes, Imvros (Gökçeada)  et Ténédos (Bozcaada), ont été exemptés de ces obligations d'échanges, ce qui explique que la population grecque  n’a pas été déplacée à ce moment là. Par contre, celle-ci s'est progressivement exilée en Grèce à partir de 1955 (année du pogrom d'Istanbul), puis est devenue très minoritaire à partir des années 1970 en raison de la fermeture des écoles grecques, des spoliations foncières et discriminations fiscales favorisant l’installation des populations turques et de la création en 1964 d’un centre pénitencier semi-ouvert dans le sud-ouest de Gökçeada pour des prisonniers reconnus coupables des crimes les plus graves (viol, meurtre, vol), fermé définitivement seulement en 1992.



Pour prendre contact, petit déjeuner réconfortant à Zeytinliköy (Aya Theodori), avec une table garnie de produits locaux, olives, miel et fromage de chèvre entre autres. 








La déambulation dans les ruelles pavées confirme la présence d’une discrète population grecque ainsi que d’une architecture typique.


Agios Georgios est l’une des plus anciennes églises de l’île.



Derekoy (Shinudi) a, plus que les autres anciens villages grecs, des allures de village fantôme où l’on croise beaucoup de maisons écroulées témoignant des événements dramatiques conduisant à l’abandon du village le plus peuplé de l’île qui abritait près de 2000 foyers, plusieurs églises, 22 cafés, 2 cinémas, des barbiers, des épiceries, des tailleurs, le plus grand lavoir couvert de Gökçeada et 3 pressoirs d'huile d'olive.


Des tentatives de repeuplement sont aujourd’hui vivement encouragées par la mairie et l’agence immobilière qui se partagent une même bâtisse de pierres restaurée.


Celle-ci propose le gite et le couvert aux visiteurs de passage.


Une artiste a installé son atelier dans celle-là et y expose ses œuvres accompagnées d’une citation d’Elisée Reclus, observation formulée en 1858 par le géographe, militant anarchiste, auteur libertaire et précurseur de l'écologie :


« Une harmonie secrète s’établit entre la Terre et les peuples qu’elle nourrit, et quand les sociétés imprudentes se permettent de porter la main sur ce qui fait la beauté de leur domaine, elles finissent toujours par s’en repentir.
Là où le sol s’est enlaidi, là où toute poésie a disparu du paysage, les imaginations s’éteignent, les esprits s’appauvrissent. La routine et la servilité s’emparent des âmes et les disposent à la torpeur et à la mort ».

Des villages grecs généralement situés sur les reliefs, Tepeköy (Agridia) est le plus haut. Là aussi quelques tentatives pour le ressusciter sont entreprises comme celle de Barba Yorgo, revenu dans son village natal après 26 ans d’absence, qui a retrouvé son vignoble, produit du vin de sa récolte biologique et le commercialise localement.


Reprenant pour devise ces quelques vers d’un poème de Nazım Hikmet, cette taverne nous invite à profiter de la vie :
« Alors tu prendras la vie très au sérieux,
Même à soixante-dix ans, par exemple, tu planteras des oliviers,
Et pas seulement pour les laisser aux enfants.
Malgré ta peur de mourir tu ne veux pas croire à la mort
Parce que vivre l’emporte.»


Tepeköy accueille encore la célèbre Fête de la Vierge Marie, qui a lieu chaque année le 15 août à proximité de l’église Evangelismos Teotoku, construite en 1832. A cette occasion de nombreux Grecs reviennent sur l’île.


Non loin du village se trouve l’aire de pique-nique appelée Pınarbaşı tepesi (sommet de la source) dont on peut parfois apercevoir l’île de Samothrace.



L'ancienne fontaine où coule l'eau de source est ombragée par le houppier d’un platane historique de 625 ans.

Petite parenthèse gastronomique au centre ville Merkez/ Panaghia, pour la pause déjeuner : certains ont apprécié la spécialité de chevreau cuit au four (oğlak tandır). Quant à moi j’aurai bien tenté le cicirya, mais la présence de fromage de chèvre sur cette sorte de pizza m’y a fait renoncer.
Reflétant un mode de vie traditionnel, les spécialités culinaires de Gökçeada portent les traces des cultures grecque et turque. Il y en a donc pour tous les goûts ! Les herbes aromatiques parfument aussi bien les salades que les poissons et fruits de mer. Le mastic (résine du pistachier) et le lait de brebis apportent une saveur différente aux glaces et aux desserts (sakızlı muhallebi).
La pause fut complétée de l’incontournable activité shopping pour faire provision de produits locaux, fromage, miel, vin, biscuits aux amandes, huile d’olive… au détriment d’une visite au petit musée local.
La rue piétonne (İş Bankası cad.), très animée, retient l'attention avec ses boutiques et terrasses colorées.
Il est temps de continuer le périple.



Mais la fatigue commençant à se faire sentir, la majorité du groupe a refusé la proposition de grimper jusqu'à Kaleköy (Kastro) --pourtant prometteur belvédère avec les ruines d’un château dont l’origine remonterait à la période préhellénique, reconstruit par les Génois à l'époque byzantine --, préférant se prélasser à une terrasse du port de Kaleköy en contrebas.

On a également failli faire l’impasse sur Bademli (Gliki) construit sur une haute colline et surplombant les plantations d’amandiers dont les fruits entrent en bonne quantité dans la confection d’une spécialité locale de biscuits, efibadem.



A l’entrée du village une luxueuse propriété attire le regard avec son portail imposant, sa piscine et sa pelouse impeccable mais surtout avec vue imprenable sur la baie de Saros et la silhouette de l’île de Samothrace se devinant dans la brume.




Les plus curieux ont grimpé la ruelle pavée menant jusqu'à la place où trône un autre platane centenaire ombrageant le vestige d’un lavoir. Elle est bordée de pimpantes bâtisses récemment rénovées par des citadins séduits par le projet de l’association « Cittaslow ».
En effet Gökçeada s’enorgueillit d’avoir adhéré en 2011 au projet Cittaslow, réseau international des villes du bien vivre, conçu en Italie pour encourager les villes à agir dans le respect de leur environnement et de leurs habitants. Le label ne se cantonne pas au patrimoine et à la gastronomie. Les valeurs humaines sont au cœur de la charte du mouvement qui appelle à la réflexion, au temps de vivre, d’échanger, de regarder, de bien-faire les choses pour préserver au mieux les identités et caractéristiques locales et de les perpétuer sans se laisser absorber par la mondialisation.
Pour atteindre ces objectifs Cittaslow exige non seulement de protéger les richesses de la localité, mais aussi d'utiliser la science et la technologie de la manière la plus large possible dans le développement urbain, de participer à la gestion sous les formes les plus démocratiques et de protéger la nature et l'environnement. La « ville tranquille » doit répondre à 59 critères répartis en sept rubriques dont le soutien aux activités d'accueil et de restauration locale (slow food), la préservation de la population et des bâtiments traditionnels, la multiplication des voies piétonnes, l'utilisation d'énergies renouvelables, l’évitement de la pollution sonore et visuelle, l’amélioration de la qualité de l'air, la consommation privilégiée des produits locaux biologiques et la protection de l’artisanat.
Avec ses richesses naturelles, géographiques, historiques et culturelles, Gökçeada a le potentiel pour devenir une destination internationale du tourisme alternatif.
Depuis 2002 l’île a été choisie comme région pilote par le ministère de l'agriculture. Les projets mis en œuvre concernent les productions biologiques certifiées d'huile d'olive, de miel de pin et de thym, de raisins de table et de cuvées, la viticulture étant une tradition remontant à plus de 3000 ans.
L’objectif est de faire de Gökçeada une zone de production entièrement biologique s’étendant aux fruits, légumes  et céréales et de fait à l’élevage et la production de viande.


En contrebas le nouveau village Yenibademli fait partie des 5 villages turcs fondés par l'État avec Eşelek, Uğurlu, Şahinkaya, et Şirinköy. Avec ses auberges, sa boulangerie, ses épiceries et ses étals de produits locaux auxquels on peut ajouter la proximité d’une plage, c’est l'un des lieux de séjour préférés des touristes.
Des fouilles menées à partir de 1996 par l’archéologue Halime Hüryılmaz ont révélé aux alentours des peuplements datant de 8500 ans, ce qui constitue la colonisation la plus ancienne connue des îles de la mer Egée orientale.
Quantité de plages et de possibilités de sports nautiques s’offrent aux visiteurs, mais ce n’était pas prévu au programme du jour. L’escapade a fini par prendre des allures de marathon et visiblement l’organisateur (agence Gezigo) n’a pas intégré les concepts de Cittaslow, de tourisme alternatif, bref de savoir prendre le temps pour toutes choses…


Il est évident qu’une journée ne suffit pas pour s’imprégner de l’atmosphère si particulière de Gökçeada, et que la visite en groupe compact n'est pas la meilleure option. Une expérience pour laquelle j’étais plutôt réticente et dont j’ai eu confirmation. 
Pas de regret cependant, il est parfois utile de fouler des lieux de mémoire pour mieux comprendre l’Histoire et pouvoir enfin se tourner vers un avenir plus paisible.


L’île constitue la pointe la plus occidentale de la Turquie, et porte le titre de «dernier endroit où le soleil se couche». Depuis le ferry nous ramenant vers le continent ne reste plus qu’à saluer ce soleil s’apprêtant à disparaitre derrière Gökceada.
 
 
Sources