dimanche 11 octobre 2009

Safranbolu

Il y a quelques années (octobre 2003) je découvrais Safranbolu à l’occasion d’un voyage pédagogique avec la classe de CM2 du Lycée Pierre Loti.

Le voyage en car dura plus de sept heures mais en comptant de confortables pauses, dont une au Koru Motel sur la route de Bursa, destinées à canaliser l’énergie des bambins surexcités.
Nous eûmes quand même, dès notre arrivée, le temps de prendre un premier contact avec la charmante petite ville et son patrimoine architectural ottoman remarquable qui lui valut en 1994 d’être classée au patrimoine mondial de l'Unesco. Près de 1000 bâtiments des XVIIIe et XIXe siècles ont été restaurés dans les trente dernières années.

Pour avoir une vue de l’ensemble, la colline hıdırlık nous offrit un excellent belvédère puis, de l’autre côté, la tour de l’horloge, construite en 1797, dont le mécanisme fonctionne toujours comme nous l’expliqua le gardien.



Le premier diner à l’hôtel Havuzlu Konak se déroula dans un calme relatif… Les têtes brunes et blondes piquaient du nez dans leurs assiettes. Il était temps de prendre un repos bien mérité et on aurait demain matin plus d’enthousiasme pour admirer les hauts plafonds en bois sculpté sur lesquels l’instit tentait d’attirer l’attention sans succès… Attention, elle attendait une foison de dessins reproduisant minutieusement les motifs !

L’immense bassin qui donne son nom à la demeure et situé au centre de la salle où est servi le petit déjeuner va susciter plus d’intérêt, moins pour sa dimension architecturale que pour jouer à qui trempera son bras le plus profondément dans l’eau…


Mais il fallut partir découvrir les visites au programme… le « konak Emirhocazade », la « Kaymakamlar Evi » reconvertie en musée ethnographique où est mis en scène la coutume du haremlik (partie réservée aux femmes) – selamlık (partie réservée aux hommes).

kına gecesi - cérémonie préparatoire au mariage avec application de hénné


Chambre de cérémonie pour la circoncision
Aucun luxe ostentatoire. Les boiseries et les objets de la vie quotidienne forment l’essentiel d’une décoration simple et fonctionnelle.



dönme dolap - passe-plat pivotant
La pause déjeuner se fera sous les parasols de l’imposante « Bestami gözleme Evi » avec au menu des délicieux « gözleme » bien sûr… que les derniers servis attendrons avec une certaine impatience !

L’après midi sera consacrée à une promenade dans les rues du centre historique et en particulier dans le marché des forgerons qui fabriquent encore quantité de pièces destinées à l’agriculture et au matériel de construction.



La visite du village de Yörük Köyu (à une bonne dizaine de km) se fera le lendemain avec pour mission impérative de lever encore une fois les yeux vers les plafonds aux décorations plus champêtres mais tout aussi raffinées.


Les maisons ont été là aussi restaurées avec bonheur et elles sont également de dimensions imposantes. De quoi abriter derrière les hauts murs de soubassement un bétail important, contribuant l’hiver au chauffage naturel des pièces aux étages où vivaient plusieurs générations d’une famille au grand complet, se réunissant dans la cour intérieure pour trouver la fraicheur en été.


Plus encore qu’à Safranbolu, déambuler dans les ruelles procure un sentiment de quiétude intemporelle… et réserve des surprises comme ces grandes amarantes - queue-de-renard aux longs épis de fleurs rouges qui curieusement décorent le jardin de la buvette ou cette guirlande d’épis de maïs aux couleurs étranges.
Un employé municipal s’improvisa conférencier pour nous expliquer qu’il n’y a pas si longtemps les femmes venaient laver le linge sur la grande pierre centrale du lavoir qui a plus de trois siècles d’existence et où l’on a disposé pour plus d’authenticité des petites coupelles de poudre bleu d’indigo (civit en turc), utilisée encore aujourd’hui pour blanchir les tissus jaunis.


De retour à Safranbolu, nos dernières visites seront pour le « yemeniciler arasta », ensemble d’échoppes présentant l’artisanat local et en particulier celui de la fabrication des « yemeni », chaussons de cuir cousus sur place par les savetiers.


A ne pas confondre avec les foulards, imprimés ou non, brodés ou bordés de dentelles colorées qu’on désigne également sous le vocable « yemeni » et que l’on trouve aussi dans le marché doublement bien nommé.


Ombragé de treilles, l’endroit est tout à fait propice à la flânerie. Les enfants et leurs accompagnateurs n’en finissent plus de dénicher des petits souvenirs du voyage… sans oublier d’envahir, les yeux brillants de convoitise, la boutique historique du marchand de loukoums safranés.


Eh oui il y avait tant de choses à voir qu’on en a oublié le safran…

Un petit coup d’œil avant de partir sur la mosquée datant de 1778 qui donne son nom à la place Kazdağlıoğlu. Elle est fermée pour le moment tout comme le Cinci han (caravansérail construit en 1645) en restauration qui ouvrira ses portes d’hôtel luxueux en 2004.


Safranbolu, j’espère avoir bientôt l’occasion de te revoir !


mercredi 7 octobre 2009

Les orchidées, victimes des crèmes glacées… et du sahlep (ou salep), boisson chaude de l'hiver

Bien que les arbres se parent de couleurs automnales, on peut espérer encore des températures clémentes qui nous donnent envie de prolonger les plaisirs de l’été : Un cornet débordant de crème glacée, aux multiples parfums, servie et présentée au bout d’une tige en métal par un vendeur facétieux… L’aura, ne l’aura pas ? Déception du touriste avec son cornet vide à la main. Rires des autres qui s’empressent d’immortaliser l’expression frustrée du malheureux cobaye à grand coup de déclics sur le bouton de leur appareil numérique…



Vous avez reconnu la traditionnelle maraş dondurması ! Une spécialité de la ville de Kahramanmaraş, comme son nom l’indique, que certains glaciers d’Istanbul garantissent authentique, le sahlep entrant dans la composition et agissant comme un épaississant. Cette farine végétale donne à la glace sa consistance onctueuse et son gout particulier que les divers ajouts de parfums ne masquent pas complètement.
Sur les traces d’ Eric Hansen, écrivain-voyageur qui a fait une enquête publiée dans Orchid Fever (éd. Methuen, Londres, 2001) sur la fameuse "glace aux testicules de renard", traduction littérale du mot sahlep, parait-il, et qui mentionne dans son texte tous les bienfaits attribués à cette douceur ("prévenir le choléra et la tuberculose, faciliter l'accouchement, arrêter les tremblements des pieds ou des mains et accroître les performances sexuelles"), j’ai découvert que l’attrait pour cette poudre d’orchis n’était pas autrefois exclusivement turc et qu’elle entrait dans la composition de préparations inattendues…

Dans l'Antiquité et au Moyen Age, les orchidées étaient déjà utilisées pour leurs propriétés supposées médicales et aphrodisiaques. Elles étaient censées augmenter la fertilité et la virilité. Récoltés en quantité dans une grande partie de l’Europe, les bulbes étaient séchés et broyés puis vendus comme farine sous le nom de sahlep ou salap (du mot arabe).

Il existe de nombreux mythes et légendes associés aux orchidées et ces plantes ont toujours fasciné les peuples, pas seulement pour leurs superbes fleurs. Leurs noms sont à la mesure de cette fascination.
Vous connaissez tous le fruit d’une variété tropicale originaire du Mexique: la gousse de vanille (étymologiquement, le nom vanille dérive de l'espagnol vainilla lui-même issu du latin vagina qui a également donné vagin et signifie gaine, gousse ou étui.)

Mais revenons à nos orchidées du genre orchis, dénomination qui vient du grec orkidion qui signifie testicule… sans précision du nom de mammifère…) et à la morphologie évocatrice de leurs deux tubercules, celui de l'année en cour, et celui de l'année précédente, plus petit en général.

Ainsi la célèbre chocolaterie parisienne, Debauve et Gallais créée en 1800, et actuellement située 30, rue des Saints-Pères, mentionne dans la partie historique de son site web, l’usage du "salep de Perse" dans la fabrication d’un chocolat analeptique de l'invention de M. Debauve.
M. Gallais, son neveu et associé, a précisé dans sa Monographie du Cacao, publiée en 1827, les propriétés réparatrices de cet ingrédient, en citant le docteur Loiseleur Deslongchamps, auteur d'un Dictionnaire des sciences naturelles: "Le salep est une des substances végétales la plus éminemment nutritive; on l'administre avec succès dans les maladies chroniques accompagnées d'un grand épuisement de forces; il est très agréable à prendre avec le chocolat, dont il augmente la délicatesse."
Il faut préciser ici que Sulpice Debauve et son neveu était des pharmaciens reconvertis, nostalgiques de leur ancien métier. Au début du XIXe siècle, le chocolat analeptique était vivement recommandé par les médecins dans les régimes alimentaires, comme "préservatif du choléra", mais aussi pour faciliter la convalescence.
Dans l’inventaire des bonbons de chocolat actuellement proposés par la maison, je n’ai pas retrouvé la spécialité au sahlep, passée de mode sans doute. Pourquoi ne pas rendre visite à la célèbre boutique lors de votre prochain séjour parisien et vous en assurer ?

Sans aller jusqu'aux contreforts du plateau anatolien d’où provient le sahlep turc, dans les mois qui viennent, quand l’été ne sera plus qu’un lointain souvenir, vous réchaufferez vos mains glacées autour d’une tasse de la boisson au lait brûlante, traditionnellement appréciée depuis des siècles jusqu’en Angleterre parait-il, et qui a donné naissance, à Maraş, par inadvertance, à la célèbre glace : l’oubli à l’extérieur, un soir de grand froid, d’un pot contenant la boisson chaude. Il ne restait plus qu’à améliorer la recette remontant à plus de trois siècles !

Ce fut fait, et au grand désespoir des écologistes qui commencent à se manifester en Turquie, la fabrication industrielle actuelle des fameuses glaces et celle de la boisson instantanée est responsable de la raréfaction inquiétante des précieux végétaux.

Un rapport de WWF Turquie, Organisation mondiale de protection de la nature, datant de 2003 dénonce le danger de disparition des orchidées (Trente-six espèces appartenant à 10 genres d'orchidées), suite au ramassage sauvage de la plante qui est arrachée pour la commercialisation des bulbes. La raréfaction a fait monter les prix et les ramasseurs, des villageois qui ont besoin de ce supplément de revenu pour vivre, n’ont pas vraiment d’état d’âme et font tout ce qu’ils peuvent pour alimenter les industries alimentaires. Certains industriels reconnaissent utiliser cette cueillette pour la fabrication de la poudre instantanée, tout en précisant qu’un adjuvant est ajouté sans mentionner les proportions. On peut imaginer qu’elles sont importantes sachant que le prix d’un kilo de bulbes séchés est d’environ 80 € et en constante augmentation.
Il n’empêche que, pour un litre de lait aromatisé ou de glace trois bulbes d'orchidée sont utilisés en moyenne, et environ 20 millions de bulbes seraient arrachés chaque année.
Mme Özhatay (département de botanique à la faculté de pharmacie de l'Université d'Istanbul) demande avec insistance "d’évaluer précisément la situation actuelle des orchidées en Turquie et de pousser les industriels à mettre en place un système de culture. "
Elle précise que "l'exportation est interdite depuis 1991 - même si elle a continué jusqu'en 1997 car échappant à la régulation sur la sortie des plantes vivantes - mais le marché intérieur échappe à tout contrôle, même si ce genre d'orchidée fait partie des 10 plantes les plus menacées de Turquie."

Il serait bien dommage de devoir renoncer à déguster ces traditionnelles et délicieuses spécialités, mais pour assouvir notre gourmandise sans culpabilité il est urgent de protéger les espèces sauvages et de développer la culture, sinon, de la maraş dondurması et de la boisson réconfortante de l’hiver, il ne restera bientôt plus que le souvenir nostalgique…




Publié dans "La Passerelle" No49, Octobre, Novembre, Décembre 2008

mardi 6 octobre 2009

L’œil bleu et autres protections contre le mauvais sort

Même si vous êtes à Istanbul depuis peu de temps, vous avez certainement remarqué que les Turcs sont assez superstitieux. Au quotidien, ils conjurent le mauvais sort par des gestes ou des paroles appropriés. Le plus souvent, ils se contentent de toucher du bois à l’évocation d’un projet ou d’un souhait… jusque là rien de très original, mais le tapotement furtif et sonore, index de la main droite replié comme pour frapper à une porte, est presque toujours accompagné par la main gauche d’un tiraillement plus ou moins énergétique du lobe de l’oreille gauche, avec un bruitage de bisou simultané. Formule magique inconnue au répertoire des superstitieux européens mais capable ici de faire fuir n’importe quelle force maléfique : on tire l’oreille de Satan pour qu’il ne vienne pas inopinément mettre son nez dans nos affaires, le bisou étant destiné sans doute à l’amadouer. La politique de la carotte et du bâton en quelque sorte.

Par contre, si vous voyez quelqu’un jeter un seau d’eau ou même un verre d’eau à proximité d’un véhicule qui démarre – cela se fait encore fréquemment à l’occasion d’un départ en voyage – il est alors plus facile d’appréhender la symbolique du geste telle qu’on me l’a confiée : la personne qui s’en va est identifiée à l’eau qui coule, se frayant toujours un chemin et contournant les obstacles éventuels. On lui souhaite ainsi de mener à bien son projet avec la patience et l’obstination de l’eau.

Sous toutes les latitudes et depuis la nuit des temps, un arsenal hétéroclite d’objets est utilisé afin de se protéger des mauvais esprits et ici comme ailleurs, l’efficacité du fer à cheval, de la gousse d’ail, des dents de loup, coquillages, carapaces de tortue, poupées de chiffon, coquilles d’œuf et autres gris-gris n’est plus à démontrer. En Turquie, on croit aussi au pouvoir protecteur des premiers chaussons d’enfants que les hommes accrochent volontiers sur leur lieu de travail : bureau ou minibus.

Mais rien n’empêche de multiplier les protections et vous ne pouvez ignorer l’incontournable « nazar boncuğu » ou « mavi boncuk », l’œil bleu épinglé bien en évidence sur les vêtements portés par les enfants, plus discrètement accroché au porte-clés ou à la ceinture des adultes, suspendu à l’entrée des habitations et des magasins, offert en gage de bienveillance et d’amitié en toutes occasions.

Pour que cette rentrée soit sereine, je vous propose de faire plus ample connaissance avec ce qui est ici bien plus qu’un simple porte-bonheur.


Le « nazar boncugu », quelque soit sa taille, écarte les mauvais esprits, éloigne les pensées malfaisantes des envieux, des grincheux, des jaloux, des bêtes et des méchants de tous poils.
Le mauvais sort est plus particulièrement associé au regard depuis les civilisations très anciennes. En particulier les Sumériens, Babyloniens, et Egyptiens croyaient que les pensées des hommes s’extériorisaient dans un simple regard et pouvaient envoûter une personne et la poursuivre d’une force maléfique. Pour neutraliser cette force, les Egyptiens invoquaient l’œil d’Osiris ou d’Horus. L’origine de cette croyance en Turquie remonte aux traditions chamanistes d’Asie centrale qui se sont propagées dans toute l’Anatolie. Pour éloigner cette force malfaisante qui sortait de l’œil sous des apparences parfois trompeuses, on devait porter sur soi en toutes circonstances une sorte de bouclier protecteur, une représentation d’un bon œil.
Pourquoi bleu ? Cela nous renvoie à la symbolique des couleurs, le bleu évoquant la pureté, la paix, la sérénité d’un ciel sans nuage.

Cette idée s’est imposée au cours des siècles et elle arrive jusqu’à nous dans un déluge d’yeux bleus pas toujours de très bon goût sans doute, mais c’est la rançon inévitable du succès.
Cela ne doit pas nous faire oublier le travail artisanal des spécialistes qui fabriquent des yeux magiques dans le respect de la tradition en reproduisant fidèlement depuis des générations les gestes et méthodes de leurs ancêtres et utilisent exclusivement du verre coloré au cobalt, à l’opale et au sulfure de zinc.
Dans la région égéenne, le village de Görece près de l’aéroport d’Izmir expédie une partie de sa production en Europe et aux USA. Il n’y a plus que deux fours à bois qui fonctionnent dans ce village, mais les « nazar boncuğu » qui y sont fabriqués sont remarquables.
Convaincus de faire un travail quasi sacré, les artisans, au risque de s’abîmer gravement les yeux, continuent de produire chacun environ 4000 pièces par jour sans protection réellement efficace. Mais ils comptent évidemment sur l’œil bleu !
Un peu moins de fatalisme nous donnerait certainement meilleure conscience en achetant les quelques « mavi boncuk » destinés à protéger tous ceux que nous aimons. Mais c’est sans doute un raisonnement trop cartésien qui s’accommode mal du monde étrange et irrationnel des superstitions.

samedi 26 septembre 2009

Le café turc : petite histoire

C’est l’histoire d’un grain, fruit d’un arbuste à fleurs banches de la famille du gardénia qui contient deux fèves de couleur vert pâle, et qui a sans doute dévoilé son incomparable arôme par accident dans un feu de broussailles…

La légende dit qu’il a été découvert par un berger du Yémen qui remarqua l’excitation de ses chèvres après qu’elles aient brouté les baies rouges du mystérieux arbuste. Des écrits médicaux du 9ème siècle font mention de plante magique et de graines grillées qui d’après les vertus qu’on leur attribue pourraient bien être du café. On attendra le 17ème siècle pour connaître cette boisson en Europe. Elle arrive en 1615 à Venise et 1644 à Marseille. Mais les sujets des sultans de l’empire ottoman la connaissent déjà. On commença à boire du café en Turquie sous le règne de Soliman (1520 – 1566). C’est le Pacha Özdemir, préfet d’Ethiopie, qui passant par le Yémen, ramena les premiers grains.

Dès cette époque, la préparation de la boisson fût l’objet d’un véritable cérémonial et les familles riches employèrent un abondant personnel spécialisé. Le premier café a été ouvert en 1554 à Istanbul et très vite ces lieux de dégustation se sont multipliés au point d’inquiéter les autorités religieuses qui rapidement, comprirent que les conversations qui s’y tenaient, sortaient de leur contrôle et pouvaient avoir des effets subversifs. Un musulman ne devant absorber d’aucune façon des aliments carbonisés, fût le prétexte évoqué et aussitôt détourné par les amateurs de café qui adoptèrent la technique de torréfaction particulière au café turc sans doute pour cette raison.

Cela ne suffit pas pour apaiser les virulentes critiques des religieux qui dans un premier temps obtinrent des restrictions sous Murat III (1574 – 1595) et Ahmet 1er (1603 – 1617) puis l’interdiction de consommation par une loi de Murat IV (1623 – 1640) qui prévoyait la pendaison pour ceux qui passaient outre. Le sultan soupçonneux sillonnait incognito la ville la nuit pour surprendre les coupables en flagrant délit.

Après 25 années de privations, les amateurs du sublime breuvage reprirent leurs habitudes grâce à Mehmet IV (1648 – 1687) qui leva l’interdiction. Le rituel s’enrichit jusqu’au 19ème siècle d’un service raffiné qui exigeait plateaux en argent et tasses de porcelaine fine insérées dans une sorte de coquetier d’argent comme on peut en voir dans les musées. Aujourd’hui, le service se fait plus simplement dans les petites tasses en porcelaine de Küthaya que vous connaissez, et il reste encore, pour les stambouliotes, un geste de bienvenue qui ne se refuse pas.

Cependant, un coup fatal fût porté à ce symbole au début des années 80. L’importation de café fût suspendue faute de devises, et un commerce clandestin de café soluble fit son apparition. Très cher, ce dernier devint un nouveau luxe que les autochtones ont considéré comme le prix à payer pour la modernisation et, sournoisement, il détrôna le café turc, qui revient sur le marché quelques années plus tard amputé de son auréole et démodé comme un vieux chapeau.
Alors qu’il avait résisté pendant plus de quatre siècles à la concurrence du café filtre et de l’expresso italien, un engouement assez récent pour les salons à la mode américaine serait-il en train de l’achever?

Avant qu’il ne soit relégué dans les annales du folklore touristique, courez vite en acquérir 100g à la brûlerie de Mehmet Efendi, derrière le Bazar égyptien, maître incontesté de l’arabica torréfié juste comme il faut, pour qu’il conserve sa blondeur et moulu dans les règles de l’art, pour qu’il se dépose bien au fond de la tasse après avoir donné le maximum d’arôme. L’acquisition d’un ou deux cezve est indispensable. Il est important que la taille du cezve corresponde exactement à la taille du café préparé pour qu’une mousse se forme lentement à la surface. L’idéal étant bien entendu la cuisson d’un seul café à la fois, de préférence à la chaleur des braises. La préparation du café turc est en fait une épreuve initiatique à la patience et peut être considérée comme un test, mais vous êtes autorisés, pour cause de noviciat, à le préparer pour deux ou trois personnes à la fois sur votre table de cuisson habituelle mais à feu doux quand même. Mélangez dans le cevze une tasse d’eau, deux cuillères à café de café turc et une cuillère à café de sucre par personne pour obtenir un café moyennement sucré, orta sekerli. Il peut être servi sans sucre, sade, peu sucré, az sekerli, ou très sucré, çok sekerli. Même si le temps vous paraît un peu long, ne faîtes rien d’autre que de le surveiller. C’est exactement comme le lait. Vous détournez le regard une seconde et il déborde. Tournez le mélange avec une cuillère jusqu’à la première ébullition et versez un peu de café dans le fond des tasses que vous avez disposées à l’avance sur un plateau, puis reportez le reste du mélange jusqu’à ébullition, avant de le répartir dans les tasses remplies jusqu’au bord comme preuve de générosité. Il ne vous reste plus qu’à transporter votre précieuse offrande sans en renverser dans les soucoupes, en conservant une démarche souple et décontractée. Il s’agit du test d’habileté et de maîtrise de soi.

Ne vous laissez pas impressionner par cette caricature de cérémonie du café qui était encore enseignée à la plupart des jeunes filles dans la première moitié du 20ème siècle. Les serviteurs spécialisés et zélés n’existant plus et les jeunes filles soumises et obéissantes, en voie de disparition, vous avez le droit de remplir un peu moins la tasse. Votre réputation sera un peu égratignée du côté générosité, mais y gagnerez beaucoup du côté équilibre mental et physique. Vos invités ne vous en tiendront pas rigueur, trop heureux de déguster un excellent café.

Si vous avez quelques dons pour la divination, rien ne vous empêche d’exercer vos talents sur une personne consentante, qui retournera sa tasse sur la soucoupe juste après avoir bu le café. Patientez un long moment avant de soulever la tasse pour interpréter les signes qui se sont déposés dans la soucoupe ainsi que ceux laissés par le marc à l’intérieur de la tasse. Des lignes parallèles évoquent un chemin dans lequel on s’engage, un choix, une décision, un voyage à entreprendre. Si ces lignes sont barrées d’une autre ligne, interrompues par une tache, c’est qu’il y aura un obstacle plus ou moins important au projet. Le poisson est signe de richesse, le cheval annonce la réalisation d’un souhait, des profils face à face : une rencontre ou une réconciliation, une silhouette floue indique un départ ou une séparation. Trop de marc dans le fond de la tasse fait craindre des ennuis de santé, mais l’oiseau est toujours un bon présage, le messager des bonnes nouvelles.
D’après les confidences d’une grand-tante, ces quelques signes et bien d’autres encore, doivent être décodés en les associant entre eux, et là, est toute la difficulté. Un petit détail oublié et l’interprétation n’a plus aucun sens. Alors concentrez-vous et bonne chance.

mardi 22 septembre 2009

Le musée de Tekirdağ




Selon les fouilles archéologiques menées depuis les années soixante, la région de Tekirdağ a été peuplée dès le prénéolithique il y a 12000 ans. 


Elle fut un emplacement stratégique des colonies grecques, des occupations romaines, puis des Byzantins jusqu'à l’arrivée des Ottomans. Un musée se devait d’en abriter les vestiges les plus représentatifs, tout au moins ceux qui ont échappé à l'exil vers les musées européens ou le musée archéologique d'Istanbul.


En 1976, l’ancien bâtiment de la préfecture a été alloué à cette fin par le ministère de la culture, mais n’a été ouvert au public qu’à partir de 1993. Depuis il s’enrichit d’année en année des plus récentes trouvailles archéologiques.


Une Déesse-Mère en terre-cuite, datée de 4300 av. JC. a été découverte sur la colline de Toptepe, près de Marmara Ereğlisi (antique Perinthos).


Une sépulture datant du 4e siècle av. JC, enfouie sous un tumulus près du village de Naip köyü a été reconstituée. Elle est exposée avec les divers objets d’argent et de bronze qui entouraient le défunt.


Des poteries caractéristiques des civilisations gréco-romaines.


Des bijoux byzantins finement sculptés dans la nacre.


Une section ethnographique est consacrée à l’artisanat local. En particulier les tissages des environs de Karacakılavuz au nord-ouest de Tekirdağ. 


Dans le jardin du musée on peut voir de nombreux fragments architecturaux, des sarcophages, des colonnes, des statues, des inscriptions et des bas-reliefs de différentes périodes.

dimanche 20 septembre 2009

L’église byzantine de Perinthos

En 1990, un entrepreneur acheta un terrain bordant l’avenue principale de Marmara Eğrelisi avec le projet de construire un centre commercial… Les premiers coups de pelleteuse révélèrent très vite la présence de vestiges archéologiques importants et la municipalité stoppa les travaux de construction.
En 1993 des crédits sont débloqués pour les premières investigations menées dans l’enthousiasme … mais les fonds sont insuffisants et l’endroit va longtemps davantage évoquer une décharge envahie par les mauvaises herbes qu’un site archéologique.

En 2002 des mosaïques sont mises à jour par l’Université d’Istanbul. Périodiquement, la reprise des fouilles de la basilique byzantine datant de 500 environ, est annoncée, mais les résultats visibles se font attendre… Cet été, le site était de nouveau en chantier… et l’équipe présente sur le terrain envisage de travailler jusqu’en décembre sous la direction de M. Önder Öztürk du musée de Tekirdağ, si les conditions météo le permettent. La construction d’une structure est prévue pour protéger l’ensemble et le présenter au public l’été prochain.

La responsable des fouilles a évoqué la présence de mosaïques représentant des oiseaux et des motifs géométriques.
Le Prof. Dr. Mustafa H. Sayar de l’Université d’Istanbul, arrivé sur les lieux, a semblé apprécier mon intérêt et a pris le temps de m’expliquer que Perinthos pourrait bien être un site d’une grande importance.
Certains n’hésitent pas à le comparer à celui de la cité d’Ephèse…

Séjour en Thrace - Perinthos

Ma curiosité s’est plus particulièrement tournée sur l’actuelle petite ville de Marmara Eğrelisi où, même en dehors des jours de marché, j’ai fait de fréquentes visites.


Il y a des années, une pancarte disparue aujourd’hui, indiquait l’existence d’un site touristique mais aucun des habitants ne pouvait indiquer l’emplacement du moindre vestige. C’est par ici, disaient-ils, plus qu’évasifs. J’attendais donc avec impatience le réveil de l’antique Perinthos.
Située à 90 km à l'ouest d'Istanbul et à 30 km à l'est de la ville de Tekirdağ, près d'un petit cap sur la côte nord de la mer de Marmara, elle aurait été fondée par une colonie grecque de l'île de Samos vers -599 et son nom d'origine était probablement Mygdonia.
Soutenue par les Athéniens, elle fut célèbre pour sa résistance acharnée et victorieuse à Philippe II de Macédoine en -340. Progressivement, les habitants furent complètement hellénisés. Puis en 46 de notre ère, avec l’empereur Claudius, la Thrace est incorporée à l’empire romain.
Malgré les invasions successives (Huns, Avar, etc.), elle restera romaine jusqu'à l’arrivée des Ottomans au XIVe siècle.
Sous Septime Sévère (193-211), l’Empire romain entra en guerre contre Byzance qui fut réduite en cendres et son territoire fut annexé à la province romaine de Thrace. La capitale fut alors Perinthos pour une courte période vers la fin du IIe siècle. Un épisode qui lui permit cependant d’avoir un développement important, puis un lent déclin après que Byzance, devenue Constantinople en 330, s’impose comme une capitale prospère. Perinthos, que l’on nomma Héracléa à partir du VIIe siècle en hommage à Héraclius, empereur byzantin, n’échappa pas aux pillages des croisés en 1096 et en 1206 et à la destruction de ses monuments par d’importants séismes. Le site ne fut jamais complètement abandonné, mais on tira semble-t-il un trait sur le passé et l’on utilisa sans vergogne les pierres des monuments anciens pour de nouvelles constructions…
Toute la région a fait l’objet de fouilles épisodiques depuis les années 1960 mais la cité antique reste encore mal connue. Le musée archéologique d’Istanbul y consacre cependant une maigre vitrine et quelques indications. Raison de plus pour guetter son réveil !

Au gré du hasard et des démolitions, un certain nombre de vestiges ont été mis à jour ces 30 dernières années et la municipalité a récemment ouvert un parc dans une avenue adjacente où l’on peut voir des colonnes, des sarcophages, des éléments de conduites d’eau…
















Quelques panneaux s’efforcent de donner des explications mais la curiosité reste inassouvie…



Au musée de Tekirdağ, sont également exposés des bas reliefs, des stèles gravées. Il est précisé qu’un grand nombre de vestiges trouvés à Perinthos ont été transportés et certains sont visibles au musée archéologique d’Istanbul, d’autres dans des musées à l’étranger.
Certains ont même été réutilisés dans des constructions relativement récentes. Les gradins de l’amphithéâtre ont servi pour les fondations de l’hôpital gouvernemental de Çorlu en 1965. Ce qu’il en reste sur place n’est d’ailleurs pas visible car actuellement le terrain est occupé par l’armée.
Des dégâts irréversibles ont été commis, mais tout n’est peut être pas perdu…
Il parait qu’une association Perinthos va être crée dans les mois prochains à l’initiative de la municipalité de Marmara Eğrelisi…

vendredi 18 septembre 2009

Séjour en Thrace - La côte de Ganos

Protégée par un accès difficile, la côte de Ganos, (de l’ancien nom du village de Gaziköy) située entre Tekirdağ et Şarköy, avec ses falaises surplombant la mer de Marmara et atteignant 500 mètres par endroits, offre des paysages surprenants.

Elle commence cependant à être appréciée des randonneurs et des amateurs de parapente. Mais pour la découvrir, il ne faut pas avoir peur de quitter la route nationale qui s’enfonce à l’intérieur des terres, et d’emprunter le chemin stabilisé qui suit la côte. (Déconseillé par temps de pluie)
Vous traverserez des villages à vocation essentiellement agricole. Ils sont connus pour leur production d’huile d’olive, leur fromage et surtout pour leur excellent vin.
Il faut savoir qu’un de ses villages, Mürefte et ses alentours, représente 30% de la production viticole turque et que cette spécialité remonte à l’antiquité. On peut y visiter le musée du vin Kutman.
Les vendanges s’y déroulent pendant tout le mois de septembre.


A Hoşköy, une propriété viticole appartenant à la famille Çetintaş et produisant les vins Melen est installée sur les terres du monastère Aya Yorgi en ruine. La reconstruction et restauration du seul monastère existant encore dans la région sont en projet avec le soutien de l’Université de Thrace.




jeudi 17 septembre 2009

Séjour en Thrace

Passant régulièrement quelques semaines de vacances en Thrace Orientale, du coté de Tekirdağ, depuis presque vingt ans, je regrette le manque d’intérêt porté à cette région. Les touristes n’en connaissent tout au plus qu’ Edirne et le détroit des Dardanelles… Il faut avouer que pas grand-chose n’a été fait pour les attirer. Doit-on s’en plaindre ou s’en réjouir ?
Le littoral est cependant bien connu des vacanciers turcs et de nombreux villages de « yazlık » plus ou moins esthétiques ont délogé les champs de tournesols depuis une trentaine d’années.
Mes pensées attristées s’adressent aux familles des victimes des récentes intempéries, début septembre, qui ont eu localement des conséquences dramatiques.