Pour appréhender
les « projets fous » du gouvernement turc, il n’est pas inutile de
prendre de la hauteur ! C’est la raison de cette énième promenade à l’extrémité
nord du Bosphore sur la colline surplombant Anadolu Kavak, village de pêcheurs
reconverti dans la restauration touristique.
La grimpette conduit aux ruines
d’un château fortifié byzantin renforcé par les Génois au 14e siècle
et restauré par Mehmet le Conquérant. Il abrita une garnison puis une prison
sous l’empire ottoman. On pouvait visiter la cour intérieure il n’y a pas si
longtemps et y voir des armoiries byzantines et génoises, mais elle n’est plus
accessible. Les deux tours témoignent de la robustesse de la citadelle Yoros et
pour le reste il faudra convoquer ses souvenirs ou son imagination…
Du promontoire le
regard, émerveillé autrefois, incrédule et attristé aujourd’hui, se porte sur
l’embouchure de la mer Noire, théâtre de mythologiques aventures.
La légende
des Symplégades, ces roches flottantes qui s’entrechoquaient pour broyer les
navires ayant l’audace de vouloir emprunter le passage n’impressionne plus
personne depuis longtemps. Les rives, à Garipçe et Poyrazköy, sont déjà
marquées des stigmates de la construction du troisième pont sur le Bosphore qui
a commencé en mai 2013 et dont l’inauguration est programmée pour 2015. Les
piliers qui s’élèveront à 325m et le tablier de 58m de largeur (8 voies
routières et 2 ferroviaires) vont avoir du mal à se fondre dans le paysage.
Exit le panorama verdoyant protégé jusqu’alors de l’urbanisation galopante car
aux alentours du pont et du réseau autoroutier il serait utopique d’espérer que
la forêt environnante puisse résister longtemps aux assauts de la spéculation
immobilière…
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| Garipçe, sur la rive européenne |
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| Poyrazköy, sur la rive asiatique |
A l’heure où les
Stambouliotes affrontent ce weekend d’inextricables embouteillages à l’occasion
du retour de congés prolongés de la fête du sacrifice (kurban bayramı), on peut douter que ce troisième pont leur rende la
vie plus facile à l’avenir.
La construction
des deux précédents, pont du Bosphore (1973), entre Ortaköy (rive européenne)
et Beylerbeyi (rive asiatique), et pont Fatih Sultan Mehmet (1988), entre Hisarüstü
(rive européenne) et Kavacık (rive asiatique), était accompagnée de cet espoir.
Croissance urbaine et développement du
parc automobile l’ont rapidement anéanti.
Les objections
avisées de planificateurs urbains et d’architectes d’Istanbul, sur la
construction et surtout sur le choix d’implantation du 3e pont,
n’ont pas été entendues. Le dépit de n’avoir rien pu faire pour empêcher la réalisation
de ce projet n’est surement pas étranger à la détermination de la contestation concernant
la destruction du parc Gezi, place Taksim.
Je me souviens
d’un dépliant qui vantait les beautés des colliers de perles du Bosphore. Il ne
s’agissait pas de l’unique pont d’alors mais des Yalı, demeures élégantes bordant le détroit… Aujourd’hui Istanbul
se prépare à suspendre à son cou un nouveau collier, scintillant comme les deux
autres des illuminations multicolores qu’on lui réserve, sans doute, la nuit
tombée… Parure supplémentaire qui pourrait bien être celle de trop et
l’étrangler.
Pour ceux que le
sujet intéresse, un article à connotation moins sentimentale que le mien :