mardi 25 février 2014

Passage de Syrie, la friperie de Beyoğlu

A la fin du 19e et début du 20e siècle, les constructions de majestueux immeubles, inspirées de l’architecture occidentale, se sont multipliées dans les rues de Pera, comblant les vides laissés par le grand incendie de 1870. Depuis une quinzaine d’années on peut redécouvrir leurs façades rénovées, de préférence tôt le matin quand la foule des badauds n’a pas envahi les lieux.
Les nombreux passages datant de la même époque, évoquant d’autres passages à Paris, jalonnent l’avenue piétonne de Beyoğlu et offrent cependant à toute heure la possibilité d’un relatif isolement, des îlots de tranquillité dans l’agitation environnante. Boire un café dans la cour pavée du passage Hazzopoulos, chercher une revue ancienne en français, une carte postale d’autrefois dans le passage Crespin qui, malgré sa reconstruction sans grâce vers 1970, a conservé un certain charme, flâner dans le passage d’Europe, le passage Aznavour, le passage d’Alep, et bien d’autres…

Statues et verrière du passage d’Europe (Avrupa pasajı)

Cour pavée du passage Hazzopoulos

Au No: 166 de l’avenue Istiklâl, le passage de Syrie (Suriye Pasajı) construit en 1908 est assidûment fréquenté depuis quelques années par les amateurs de vêtements et accessoires de seconde main.





L’entrée de la boutique « By Retro », dans une mise en scène digne des cabinets de curiosités d’autres siècles, annonce, à grand renfort de coupures de presse encadrées ayant établi sa notoriété, la collection de costumes, de manteaux, de robes, de chapeaux, de chaussures, des années 30 à 80, réunie en sous-sol et en provenance d’Europe pour la plupart. Impressionnant en effet ! De quoi habiller hommes, femmes et enfants en toutes circonstances d’après la vendeuse…






Sauf qu’il faut certainement beaucoup plus de patience que je n’en ai pour fouiller dans cette abondante accumulation et y dénicher l’indispensable à ma garde-robe !
Mais j’en connais qui pourraient être tentés !
A vendre ou à louer ces articles d’habillement ne sont pas garantis « vintage » selon l’expression consacrée caractérisant les pièces anciennes de marques reconnues pour leur style et leur influence sur une mode précise, mais il y en a peut être…



mardi 18 février 2014

L'immeuble Doğan

En contrebas et parallèle à l’avenue Istiklâl, dans la rue Serdar-ı Ekrem, à proximité de Tünel et de la tour de Galata, l’immeuble Doğan ne se visite plus aujourd’hui. Habité par des célébrités médiatiques du cinéma, de la télévision ou de la chanson, (Şener Şen, Okan Bayülgen, Sezen Aksu, Tarkan…) son accès est strictement limité aux personnes autorisées et sous contrôle d’agents de sécurité et caméras de surveillance.


On aperçoit par la porte vitrée la cour intérieure aménagée en jardin et réalisée sous la direction de Victoria Short, épouse du Consul Général britannique Roger Short qui a été tué lors de l’attentat perpétré par Al-Qaïda en 2003.


Dans les années 90, l’ensemble architectural d’inspiration italienne en forme de U ouvert sur le paysage incomparable de la pointe du Sérail et la mer de Marmara, faisait l’objet des curiosités touristiques après que le groupe de chanteurs MFÖ y ait tourné le clip de "Deli Deli Kulakları Küpeli" en 1983 et que le réalisateur Yavuz Turğul l’ait choisi pour cadre de ses films "Muhsin Bey" en 1987 et "Eşkıya" (Bandit) en 1996.
Je me souviens d’avoir même visité l’un de ces appartements abandonnés dans une décrépitude aussi fascinante qu’affligeante …

Pera est jalonné des prestigieux vestiges de son passé… Ambassades, palais, hôtels particuliers et palaces luxueux construits pour les premiers touristes de la fin du 19e siècle. Si l’attribution perdure pour quelques uns, la plupart ont été reconvertis après restauration.

Sur l’avenue Istiklâl, l’immeuble Mısır construit en 1905 était la résidence privée d’un pacha d’une province égyptienne de l’empire ottoman. Les étages ont été vendus séparément par les héritiers et sont occupés aujourd’hui principalement par des galeries d’art, des cours privés, des bureaux 
et un célèbre restaurant bar au dernier étage au nom évocateur «360 Istanbul ». 


A Tepebaşı, hôtel particulier de Joseph Baudouy, entrepreneur français ayant obtenu le monopole de la construction des phares et balises sous l’empire ottoman (construction 1880).
Acheté et restauré de 1986 à 1992 par TÜSİAD. 

A Tepebaşı, le Grand Hôtel de Londres construit en 1881 et restauré partiellement en 2005 est encore en activité. Il offre, tout comme son illustre voisin le Péra Palace (ci-dessous), des chambres avec vue imprenable sur la Corne d'Or.


De nombreux immeubles plus modestes inscrivent leur histoire au plus près de celle du quartier, mais le « Doğan apartmanı » par sa taille imposante témoigne plus que tout autre des fluctuations socio-culturelles et des bouleversements démographiques qu’il a connus depuis la fin du 19e siècle. Des décennies de prestige, suivies d’une éclipse puis d’une récente gentrification. 


La construction de cet immeuble de rapport date de 1894. Il a été érigé pour un banquier belge et porta son nom, Helbig, jusqu’en 1919. A destination locative, ses six étages étaient habités par des Européens de passage et des riches familles levantines, grecques ou juives.
Fortement incités à quitter les lieux par l’application de taxations exorbitantes, les propriétaires étrangers sont alors contraints de vendre leurs biens immobiliers. L’immeuble est acheté aux enchères par un ressortissant ottoman Mair de Botton et revendu en 1929 à la compagnie d’assurance Victoria. Il prend successivement le nom de ses propriétaires, Botton Han et Victoria Han.
En 1942 le fondateur de la banque Yapi Kredi, Kazım Taşkent, devient propriétaire de la bâtisse et lui donne le nom de « Doğan » en mémoire de son fils mort accidentellement sous une avalanche dans les Alpes. En 1948 les 50 appartements rénovés et desservis par des ascenseurs sont vendus séparément.
Des familles aisées d’intellectuels et hauts fonctionnaires de la jeune république s’y installent. Ecrivains, peintres, magistrats s’y côtoient tandis qu’au fil des ans les occupants s’en vont ailleurs dans des nouveaux quartiers plus aérés. A partir des années 60, les appartements sont loués à des familles issues de l’exode rural anatolien ou à des étudiants. Les façades se dégradent et faute de moyens pour les entretenir les intérieurs se délabrent.
Les préoccupations patrimoniales du début du 21e siècle ont provoqué un regain d’intérêt pour cet immeuble remarquable dont les murs abritent le souvenir des épisodes d’une histoire urbaine mouvementée.




lundi 17 février 2014

Saint-Valentin à Istanbul

La fête des amoureux (Sevgililer günü) est aussi célébrée dans quelques grandes villes de Turquie. Fête très commerciale, on ne risque pas de l’oublier à Istanbul. Le 14 février est un jour faste pour les fleuristes qui s’empressent de confectionner les classiques présentations florales en cœur, les pâtissiers qui modifient prestement la forme de leurs gâteaux et celles de leurs boîtes de confiseries. Les boutiques sont décorées pour attirer une clientèle à la recherche du cadeau idéal et les restaurants font salles combles.
L’année dernière j’avais par hasard croisé sur l’avenue piétonne stambouliote la plus fréquentée, le déploiement d’animations qui s’y déroulaient à cette occasion, défilés, musiques et théâtres… 


Et pour compléter le tableau nostalgique, symbolisé par le tramway, une rutilante De Soto en stationnement qui avait peut-être autrefois, ici-même, transporté des amoureux, passagers de dolmuş (taxi collectif).


Cette année encore, l’avenue Istiklal s’est parée de guirlandes de ballons rouges et blancs dont en voici quelques vestiges devant le monumental portail du lycée de Galatasaray. Si la photo montre une artère inhabituellement presque déserte c’est qu’elle a été prise hier, dimanche, à 9h du matin !


Le jeudi 13, à quelques pas de là, en avant première, était organisée une soirée franco-turque au Palais de France sur le thème de l’amour… une façon de célébrer le récent réchauffement des relations diplomatiques et du même coup se rappeler que les couples franco-turcs forment une bonne partie de la communauté française.
Ils étaient donc en principe à l’honneur ce soir là …
Citons le texte relatant l’événement dans le site du Consulat :
"A la soirée organisée par le Consulat général de France et le magazine Elle Turquie, ont participé 400 personnes, parmi lesquelles des Consuls généraux, des hommes et femmes d’affaires ainsi que de nombreuses célébrités de la presse et du spectacle, et en majorité des couples franco-turcs réunis sans discrimination."

Sauf que… "sans discrimination" n’est pas l’expression tout à fait adéquate puisque certains n’ont été conviés que très tardivement à cette soirée (pour combler des désistements ?) … ou même pas du tout contactés.
Les salons de réception du Palais de France ne sont bien sûr pas extensibles mais il n’empêche que l’on peut se poser quelques questions sur les priorités retenues dans les listes établies.
Ceux qui ont obtenu un carton d’invitation ont été "récompensés" de leur présence par la distribution du Dictionnaire de la vie amoureuse – français-turc. Pour les autres, la curiosité les poussera peut-être à consulter la version PDF !



dimanche 9 février 2014

Des mosquées souterraines

Alors que dans le ciel d’Istanbul se dressent d’innombrables minarets et que les architectes les plus habiles ont modelé durant des siècles la silhouette de la ville ottomane en construisant des chefs d’œuvre d’élégance, il existe près des quais de Karaköy une curiosité, Yeralti Camii (la Mosquée Souterraine), occupant rez-de-chaussée et sous sol d'un bâtiment administratif.



Contrairement aux autres édifices religieux, celui-ci n’a rien de grandiose. Ni coupoles majestueuses, ni vitraux chatoyants, ni dentelles de pierre mais deux entrées qui conduisent à une salle voûtée au plafond bas soutenu par des piliers massifs. Installée dans la cave de la tour de Kastellion, élément des remparts byzantins de Galata aujourd’hui disparus, qui servit un temps de prison, elle offre au visiteur de passage l’intérêt de témoigner encore de son emplacement et de son rôle dans la protection de la cité. On dit à ce propos que de cette tour était fixée la chaîne qui barrait l’entrée de la Corne d’Or, l’autre extrémité étant attachée à la tour Kentenarios dont il ne reste rien au pied de la péninsule historique.
Ces lieux plutôt sinistres ont été transformés en mosquée au milieu du 18e siècle pour honorer la mémoire de deux dignitaires musulmans dont les corps auraient été retrouvés en 1640 à cet endroit et dont les cercueils sont encore exposés.



Mis à part les faïences murales du mihrab, le dépouillement ornemental de la mosquée souterraine de Karaköy a bien pu être source d’inspiration pour le cabinet d'architectes Emre Arolat qui vient de terminer la construction de  la mosquée Sancaklar inaugurée à Büyükçekmece, quartier périphérique très éloigné du centre d’Istanbul (environ 50km) offrant une architecture inhabituelle, puisque la salle de prière est enfouie à 7 m sous terre. D’après les descriptions qui en sont faites, le résultat n’a cependant rien de comparable.  Alors qu’en surface n’apparaissent que quelques pans de murs en granit signalant sa présence, l’intérieur éclairé par des puits de lumière naturelle et sa décoration minimaliste offrirait un espace de recueillement propice à la spiritualité. D’autres y ont ressenti la sereine atmosphère digne d’un très performant centre de thérapie. Une mosquée zen en quelque sorte...

 Crédit photographique pour ces 2 photos: site web emrearolat

Cette construction originale fait suite à d’autres réalisations d’Emre Arolat dans le domaine civil dont le musée Santral Istanbul, l'aéroport international Sabiha Gökçen, Zorlu Center à Zincirlikuyu (près du quartier de Levent à Istanbul).

   

mercredi 5 février 2014

Le curcuma: une épice couleur d’or

Le safran du pauvre ou safran indien comme on le nomme parfois est la racine d’une plante de la même famille que le gingembre. Réduite en poudre, c’est une épice douce connue depuis des millénaires en Asie pour sa saveur discrète, et le pouvoir colorant de son pigment, la curcumine.


En plus de ses vertus digestives et anti-inflammatoires reconnues, on lui attribue depuis quelques années de puissants effets anti-oxydants et une efficacité dans la prévention de la dégénérescence de certaines cellules cérébrales. Son absorption par l’organisme serait renforcée par l’ajout de poivre. Si la littérature paramédicale n’en finit pas de vanter ses bienfaits, il n’est pas absent de la pharmacopée traditionnelle puisqu’il entre depuis des décennies dans la composition de l’Hépatoum, solution buvable utilisée pour faciliter l'élimination de la bile et aider la digestion.
Il donne de la couleur aux moutardes et mayonnaises…
En tant qu’épice, le curcuma est présent dans de nombreux mélanges des cuisines du monde, en particulier le curry, ras al-hanout, colombo etc. pour atténuer les saveurs relevées qu’ils contiennent.
Les palais ou estomacs délicats pourront donc l’utiliser sans modération pour sauver de la monotonie leurs préparations culinaires sans subir les effets des épices fortes.
Il peut assaisonner aussi bien les poissons, les viandes en sauce que les légumes frais ou secs, les salades et les omelettes, les pâtes et le riz, les soupes… Il est préférable de l’ajouter en fin de cuisson, de le saupoudrer sur les plats ou de le mélanger aux sauces froides ou chaudes.

En Turquie le curcuma (« zerdeçal » ou « hint safranı ») parfume les préparations salées mais aussi sucrées. Il est utilisé pour remplacer ou compléter le safran en pistil, une autre épice, qui a elle aussi la particularité de donner une belle coloration jaune orangée, d’une saveur plus subtile mais beaucoup plus chère.
Ainsi ce dessert « zerde », servi déjà lors des cérémonies officielles de la cour ottomane, se prépare encore pour les repas de fête et les grandes occasions… ou pour le plaisir des yeux et des papilles de vos convives.



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Ingrédients du « zerde » pour 6 personnes
½ verre de riz cuit à l’eau
4 verres d’eau
1 verre de sucre
2 cuillers à soupe de fécule de riz, de blé, ou maïzena
1 cuiller à café de curcuma
1 cuiller à soupe d’eau de rose (facultatif)
Raisins de Corinthe et pignons de pins

Préparation
Dans une casserole, délayer la fécule, le sucre et le curcuma avec un verre d’eau et ajouter les trois autres verres. Faire cuire en mélangeant jusqu'à épaississement. Ajouter le riz bien cuit et laisser quelques minutes sur feu doux. Ajouter hors du feu l’eau de rose. Verser dans les coupelles et laisser refroidir avant de décorer de pignons de pin légèrement grillés et de raisins secs.
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samedi 1 février 2014

Pera, le quartier du divertissement et ses vestiges cinéphiles

Face à la péninsule historique de la vieille ville, sur l’autre rive de la Corne d’or et faisant aujourd’hui partie intégrante du cœur d’Istanbul, Pera fut un faubourg de Byzance dès le 5e siècle. Grecs, Juifs, Levantins et Arméniens ont formé la majorité des habitants de ce quartier pendant des siècles. Ambassades, écoles, églises, hôpitaux étrangers, passages, bâtisses remarquables témoignent encore de ce passé cosmopolite.






Bien qu’il ait subi d’importants changements en même temps qu’il changeait de nom au début du 20e siècle pour s’appeler Beyoğlu, son attrait s’est décuplé à partir des années 90 après une période de décrépitude affligeante et la suivante qui entama une réhabilitation accélérée, renouant avec la traditionnelle vocation de ces lieux qui symbolisaient déjà il y a cent ans, vie culturelle et animation nocturne.



C’est principalement cette dernière avec ses bars à vin, ses tavernes et restaurants qui attire les foules aujourd’hui dans les rues adjacentes d’Asmalımescit et Nevizade, tandis que dans la journée le large éventail local et international de fast-food ne désemplit pas dans l’avenue principale fréquentée par les amateurs de lèche-vitrines d’enseignes internationales de la mode et de la technologie.
L’activité culturelle est plutôt à découvrir dans le labyrinthe des rues alentours. De nombreuses galeries d’art contemporain et des musées ont ouvert leurs portes (musée de Pera, musée Doğançay et musée de Galatasaray…), tandis que, sur la place Taksim, celles de l’AKM (Centre Culturel Atatürk), à l’avenir incertain, se sont fermées en 2008.
C’est aussi le lieu où l’on peut écouter tous les styles de musique, du jazz au fasıl en passant par le heavy metal ou l’arabesk, la musique tzigane ou le rebetiko grec. Un ou une artiste de passage évoque cette foisonnante activité musicale et son affection pour le quartier en dépit des souffrances endurées.


Le street art est particulièrement bien représenté. Un festival lui est même consacré depuis 2009. Les murs et les sols se sont couverts de graffiti, de pochoirs, de collages pour parler des préoccupations, des revendications, des nostalgies populaires…
Quant aux salles obscures,  elles ferment les unes après les autres ou sont détruites et nombreux sont ceux qui le déplorent.
Pourtant en flânant dans les rues à l’écart de la foule de l’avenue Istiklâl, le passé cinéphile resurgit pour  le passant attentif.
Les acteurs débutants et les figurants attendaient au café des artistes, le rôle qui les rendrait célèbres ! Pour certains l’attente fut désespérément longue comme l’illustre cette humoristique expression de l'art urbain. 



La première projection cinématographique publique à Istanbul eut lieu en 1876 dans la salle de la brasserie Sponeck, disparue en 1903 comme en témoigne cette plaque apposée à l’entrée du Hard Rock Café Istanbul installé dans la rue en face du lycée de Galatasaray depuis quelques semaines.


De l’autre côté de la rue Istiklâl, en longeant les murs du lycée on trouve le musée - fondation Türvak qui consacre depuis janvier 2011 ses 3 étages au cinéma et au théâtre.



Il semblerait que quelques initiatives tentent de préserver la mémoire du quartier qui a vu naître le Festival international du film d'Istanbul en avril 1982, tout premier événement culturel organisé par l'ISKV (Fondation des arts et de la culture d'Istanbul) qui eut un impact considérable à l’époque et qui reste un rendez-vous incontournable pour les cinéphiles, chaque printemps.

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