vendredi 17 avril 2015

Les tours de niveau d’eau à Istanbul

Depuis plusieurs millénaires, les civilisations ont déployé des trésors d’ingéniosité pour tenter de maîtriser l’eau.
De nombreux vestiges des constructions byzantines et ottomanes liées à l’approvisionnement, l’acheminement, le stockage et la distribution font encore parti du paysage urbain.
De la période byzantine on peut citer l’aqueduc de Valens et plusieurs citernes souterraines (citerne basilique, citerne de Philoxenus, citerne de Théodose (toujours en restauration), citerne Nakılbent sous le magasin Nakkaş. Une autre se trouve dans le musée Rezan Has (pas toujours accessible) et une petite asséchée depuis longemps fut transformée en restaurant chic dans la rue Soğukcesme à Sultanahmet (Sarniç Restaurant).


D’autres sont en surface (citerne de Theotokos Pantokrator dans le quartier Zeyrek).

Les ottomans se sont servi de ces structures existantes et en ont ajouté d’autres en particulier l’aqueduc de Mağlova construit par Mimar Sinan, des réservoirs comme celui de Taksim, des kiosques de régulation de débit et de distribution (maxem) et d’innombrables fontaines monumentales ou de taille plus réduites constituant un patrimoine architectural remarquable.

 Une représentation de la fontaine Hekimoğlu Ali Paşa (Feyza Oyat - 2009)

Toutes ces constructions participaient à la nécessité de se prémunir de la pénurie de cet élément vital en cas de sécheresse ou de siège. Mais l’inverse, les inondations constituaient un autre danger. Mieux valait donc d’être averti des changements de niveau pour tenter d’anticiper les risques.

On éleva dans la capitale ottomane des structures mettant en application le principe des vases communicants. Elles permettaient de réduire la pression dans les conduites et de réguler le débit. Il y en avait des centaines, une trentaine subsiste encore parait-il. Tous ceux qui ont déambulé un tant soit peu dans les rues d’Istanbul en ont vu sans toujours savoir de quoi il s’agissait.
Se dressant comme des cheminées, ce sont des tours de niveau d’eau (su terazisi) le plus souvent massives et carrées. Elles n’ont pas pour fonction principale de constituer des réserves contrairement aux châteaux d’eau.
La plus connue s’élève à proximité de la citerne basilique.



Une autre se trouve dans le périmètre de la cour extérieure de la mosquée Bleue. Pour le moment on ne peut la voir que depuis l’hippodrome car les alentours sont fermés pour cause de rénovation du 6e minaret dont les morceaux en pièces détachées gisent au sol. 


  
La plus élégante qui soit encore debout fut bien sûr érigée par Mimar Sinan à l’intérieur du mur entourant le jardin de la mosquée Şehzade, près des türbe.






Une autre plus petite, en pierres et briques superposées, se dresse à l’extérieur dans un angle du même mur.


En flânant vous pourrez en repérer dans d’autres quartiers en plus ou moins bon état. Une dans le parc Gezi près de la place Taksim, une à proximité de l’hôtel Divan, mais aussi à Aksaray, Kasımpaşa, Edirnekapı, Bebek, Üsküdar, et la liste n’est pas exhaustive.



mardi 14 avril 2015

Le kiosque Maksem de la place Taksim

Bordant la place Taksim l’ancien réservoir dont la construction s’acheva en 1732 était destiné à l’alimentation en eau potable d’une population déjà en pleine croissance. Taksim, se traduisant par répartition aurait dès lors été adopté pour dénommer les lieux et la place.



La longue bâtisse (derrière les fleuristes) qui abritait autrefois des bassins a été restaurée et depuis 2008 accueille des expositions temporaires.
Comme une sentinelle posée à l’entrée de l’artère piétonne, avenue İstiklal, une construction octogonale aux allures de türbe, datant de la même époque, la prolonge. 



Elle est flanquée de la fontaine Mahmut 1er sur la façade à droite de l’entrée. 


J’ai toujours vu sa porte close et me contentais de regarder voleter les moineaux aux abords des deux nichoirs, résidences palatiales en miniature qui la surmontent.




Un croquis exposé dans l’ancien réservoir donnait une vague idée de l’agencement fonctionnel intérieur destiné à contrôler le débit et repartir la distribution vers les fontaines, les hammams, les casernes des quartiers environnants Beyoğlu-Galata mais aussi Fındıklı-Tophane, et Kasımpaşa.


Depuis près d’un an, l’accès de ce petit kiosque (maksem) est libre. Il a été aménagé en office de tourisme. 


A l’intérieur, un personnel souriant et plurilingue vous accueille, vous informe et distribue brochures et dépliants. A la demande il peut ouvrir les vannes du système de régulation et l’on voit l’eau jaillir des buses d’écoulement enchâssées dans un bassin de marbre.


Les décors peints du plafond et des murs, les inscriptions calligraphiques louant les bienfaits de personnages ayant contribué à l’entretien et l’amélioration de ce système hydraulique ont été restaurés et redonnent à l’ensemble un aperçu le l’art ornemental ottoman.



Une pause conseillée avant d’affronter la foule cosmopolite d’une des avenues les plus fréquentées d’Istanbul !

Le maksem de Taksim enfin restauré nous apporte un témoignage tangible de l’importance de la distribution équitable de l’eau et d’une solution apportée à une problématique toujours d’actualité. Un défi que toutes les civilisations ont tenté de relever mais qui ne trouve pas encore partout sur la planète de réponses satisfaisantes.

Une autre construction plus ancienne et de même fonction existe encore à Eğrıkapı près du quartier stambouliote Edirnekapı, proche des remparts. Elle est attribuée à l’architecte Sinan. Elle n’est pas accessible et passablement délabrée.
Un rapport, des relevés en vue de restitution et restauration ont été effectués en 2002 et approuvés en 2005 mais le projet n’a pas encore abouti. (Source en turc de ce dernier paragraphe: ici)


samedi 11 avril 2015

10e festival de la tulipe à Istanbul

Puisque le soleil semble se décider à réchauffer un peu ce printemps, il est temps d’aller admirer les tulipes de ce 10e festival qui comme chaque année voit se multiplier les bulbes.


Un rapide inventaire de la mairie d’Istanbul nous informe qu’en automne 2014 en ont été plantés 2 800 000 de 192 variétés au parc d’Emirgan, 1 379 000 de 86 variétés au parc de Gülhane, 1 187 500 de 161 variétés au parc de Göztepe, 730 000 de 32 variétés au parc de Yıldız, 550 000 de 167 variétés au parc des plantes à bulbes de Zeytinburnu et beaucoup d’autres dans les jardins, les places (545 000 à Sultanahmet) ainsi qu’en bordure des avenues.
Pas nécessaire d’aller bien loin pour en voir quelques fleurs. Il y en aurait cette année vingt millions !
Sur la place de Levent, nous sommes loin des somptueux tapis de spécimens spectaculaires issus de sélections et d’hybridations savantes.
Quelques unes, de forme assez proche de la tulipe sauvage, ouvrent frileusement leurs boutons, déploient timidement leurs corolles.


Elles ressemblent plus à cette fleur originaire des hauts massifs montagneux du Pamir en Asie Centrale, vénérée depuis au moins 3000 ans par les Turcs comme symbole de vie, de fertilité et de régénérescence de la nature. Quand ils arrivèrent en Perse, ils furent éblouis par les jardins d’Ispahan où la tulipe était cultivée en abondance et inspirait les poètes.
Les Seldjoukides et puis les Ottomans rivalisèrent d’exubérance dans l’aménagement de jardins. Les motifs de tulipe furent déclinés sur les supports les plus variés tissus, céramiques, métaux, cuirs…
Cet héritage culturel et historique qui prend sa source dans des croyances ancestrales trouve tout naturellement un écho favorable à cette manifestation annuelle. Comment ne pas être émerveillé devant ce chatoiement de couleurs, cette profusion soudaine balayant la grisaille de l’hiver.


Après son introduction en Europe au 16e siècle, elle déchaîna les passions… La propagation de sa culture aux Pays-Bas et une flambée des prix (un bulbe plus cher qu’un tableau de Rembrandt !) sera même responsable d’un effondrement économique au 17e siècle. La tulipomania des Hollandais date de cette époque.
Celle des Turcs se perpétue. L’inauguration d’un musée des tulipes dans le parc d’Emirgan, le 17 avril, est annoncée. 

Même les marches de la sortie de la station de métro 1.Levent en sont, elles aussi, ornées!





mardi 7 avril 2015

Souvenirs d'enfance d'une fille unique (6) - Salles de cinéma d'autrefois

Mon père, adolescent, avait été un temps, juste avant la 2e guerre, opérateur projectionniste au Magic, 8 rue du Maréchal-Joffre (salle de cinéma la plus ancienne de la ville Le Creusot, inaugurée en 1911).
Bombardée en 1944, la façade du Magic fut modifiée dans les années 50 et les projections de films continuèrent jusque dans les années 70. Transformés en garage puis en magasin de matériel vidéo – Hifi, les locaux ont été ravagés par un incendie en 2012. La bâtisse encore debout parait-il, n’a jamais été classée monument historique et serait à l’abandon. Je ne l’ai jamais vue sous l’aspect que présente ces cartes postales trouvées sur Internet, mais lui s’en serait souvenu…



"Monté" vers la capitale en 1948, mon père avait gardé un goût prononcé pour cet art et ses salles obscures. Il se procurait chaque semaine la revue populaire "MON FILM", qui complétait les cahiers où il avait lui-même consigné d’une belle écriture les dialogues des films projetés dans sa jeunesse provinciale. J’ai vu longtemps quelques exemplaires rescapés dans la bibliothèque.

Mes parents m’emmenaient donc souvent au cinéma à Paris, dans les années 60.
Je me souviens de Ben-Hur au cinéma Le Savoie, 179 boulevard Voltaire (aujourd’hui disparu). Mes hurlements d’épouvante pendant la sanglante course de chars nous avaient obligé à quitter précipitamment la salle. Nous n’avons jamais vu la fin. Il n’existait pas alors d’âge minimum conseillé. De là sans doute me vient une insurmontable aversion pour les scènes violentes.
J’appréciais alors beaucoup plus les films comiques ou même les comédies sentimentales qui me faisaient pleurer en silence, mais les films d’action ne me laissaient pas indifférente à condition que l’hémoglobine ne coule pas à flot…

Je me souviens que nous n’allions jamais très loin pour ces séances. Il y avait suffisamment de salles dans le quartier. Le plus souvent c’était au Triomphe, 315 Rue du Faubourg Saint-Antoine (aujourd’hui disparu) ou au Brunin (133 boulevard Diderot) restructuré en 1974 pour accueillir plusieurs salles et renommé MK2 Nation en 1998. Sous une vitrine de sa façade une simple feuille de papier retrace son histoire.
Lors de mes passages à Paris, je fais toujours sans tarder un petit détour pour y repérer les films à l’affiche et me laisser tenter…

    

D'autres souvenirs ont été publiés dans ce blog les 7 avril 2009, 2010, 2011, 2012, 2013. (Pas en 2014, un oubli!)

  

mardi 31 mars 2015

Pêle-mêle du mois de mars



Malgré les invitations, les rencontres entre amis, les réunions familiales d’anniversaires et les moments de tendre complicité avec Elvan, mon petit-fils, qui ont ponctué ce séjour parisien, je rentre avec l’impression d’avoir voyagé beaucoup plus loin, jusqu’en Extrême Orient avec 2 films qui ont en commun l’avantage d’offrir autre chose que des clichés touristiques : Tokyo fiancée et Voyage en Chine. J’ai même profité d’une escale sur la route de la soie en regardant sur grand écran au cinéma MK2 Nation, un documentaire de Connaissance du Monde La Perse au cœur de l’Iran, reflet d’un attrait récent pour cette destination, répondant au souhait du gouvernement iranien d’ouvrir le pays aux visiteurs étrangers après de longues années d’isolement.


L’exposition Indigo, un périple bleu a complété ces voyages virtuels par un tour du monde, fournissant une illustration colorée pour ce message.
Cette immersion dans la teinture bleue, pigment végétal universellement utilisé, obtenu par macération et broyage des feuilles de l'indigotier cultivé en Inde depuis plus de quatre mille ans, est déclinée ici en quelques 300 pièces de collections privées provenant de tous les continents, et réunies par Catherine Legrand, commissaire de l’exposition qui commentait ce jour là une visite, de l'Europe à l'Inde en passant par la Chine, le Japon, l'Afrique, l’Ouzbékistan, le Vietnam... 










L'indigo concurrença le pastel des teinturiers cultivé en Europe depuis le 13e siècle, ainsi que la renouée de Chine et le gara d’Afrique (autres plantes à bleu) mais dût s’incliner devant l’indigotine, produit de synthèse élaboré en 1882 par le chimiste allemand Baeyer (fondateur des laboratoires Bayer).
Ne l’oublions pas le bleu était traditionnellement la couleur des vêtements de travail des ouvriers et des paysans (la fameuse blouse appelée biaude dans les campagnes) tout comme les emblématiques pantalons et blousons américains, universellement porté depuis des décennies.



Décidément l’hôtel de Sens, hébergeant la bibliothèque Forney, offre aux visiteurs d’étonnantes occasions de voyager. En novembre dernier c’était à dos de cuillères, cette fois c’est une plongée dans une teinture textile.
Modestes mais essentiels témoignages de la créativité populaire pour embellir le quotidien, affirmer une identité. Certains vêtements sont de véritables œuvres d’art par le plissage, le calandrage, l’impression de motifs en réserve et diverses techniques décoratives, d’autres nous émeuvent par le souci d’un usage maintes fois recyclé.
Prévue du 27 janvier au 18 avril l’exposition est prolongée jusqu’au 2 mai 2015. (1 Rue du Figuier, 75004 Paris)
  
Et puis durant ce séjour j’ai eu l’occasion de découvrir d’autres univers… 
Le musée de la curiosité et de la magie, dans le quartier du Marais, vers le village Saint-Paul. A voir par les enfants petits et grands !


L’exposition gratuite de la mairie de Paris Paris Magnum, présentait la capitale sous l’objectif des plus grands photographes du 20e siècle en cinq séquences chronologiques. (Terminée le 28 mars 2015)
L’exposition temporaire Sur la piste des grands singes à la Grande Galerie de l'évolution du Jardin des plantes (du 22 février 2015 au 21 mars 2016) a pour objectif de sensibiliser le public sur ces primates que la dégradation des forêts tropicales d’Afrique et d’Asie, les maladies et les trafics menacent d’extinction. Voir les détails dans le dossier de presse.


Un séjour bien rempli donc, avec même une brève échappée d’une journée en Bourgogne, sur les traces des vacances de mon enfance du côté du Creusot, près du canal du Centre et des sept écluses.







mercredi 4 mars 2015

Göbeklitepe à Üsküdar

Hier la municipalité d’Üsküdar (quartier de la rive asiatique d’Istanbul) a accueilli dans son centre culturel de Bağlarbaşı une réunion d’information, conférence et exposition portant sur le site archéologique de Göbeklitepe « Les fouilles qui ont modifié l’histoire ».


Les lieux offrant un espace limité, l’événement n’a bénéficié que d’une très modeste médiatisation. Il n’empêche qu’il a fait salle comble d’après les communiqués de presse. Rien d’étonnant !
Göbeklitepe, le plus ancien site d'architecture monumentale répertorié est daté d’avant la sédentarisation et donc d’une époque pré-agricole, 10 000 ans avant notre ère. A une vingtaine de kilomètres de Şanlıurfa, ville du sud-est de la Turquie, ce gigantesque lieu de culte enfoui sous une colline artificielle de 15 m de haut a été fouillé depuis 1995 sous la direction du Prof Dr Klaus Schmidt. Son décès brutal en juillet 2014 a été suivi d’une interruption temporaire des travaux en cours.    


L’archéologue Çiğdem Köksal-Schmidt, son épouse, a conduit la conférence en exposant les découvertes d’un intérêt majeur qui ont remis en question des hypothèses et déductions concernant l’évolution de l’humanité, jusque là admises par les scientifiques. L’émergence de croyances avec rassemblements cultuels auraient précédé de plusieurs centaines d’années, voire de 2000 ans, la sédentarisation. (Les plus anciennes couches de traces d’habitations à Çatalhöyük datent de 7400 av. JC).
Elles auraient été la première motivation du génie bâtisseur de l’humanité, de ses prouesses techniques et de sa créativité artistique. 
Découverte très spectaculaire aussi puisqu’une surface de près de 500 m de diamètre est recouverte de structures de piliers en T sculptés disposés avec une grande précision.


Un pas vers la connaissance mais vers de nombreuses énigmes aussi…
La publication d’un catalogue est en cours de réalisation.


En attendant si vous voulez voir les photos de ce chantier archéologique et les panneaux d’information qui les accompagnent, il faut faire vite. D’après le curateur de l’événement, Yaşar İliksiz, interrogé par une journaliste de Urfa TV, l'exposition restera en place jusqu'à la fin de cette semaine.
Regrettable précipitation pour la divulgation de travaux de cette envergure… mais il y aura peut être d’autres projets…


Crédit photographique et reportage vidéo Urfa TV sur le site urfa.com 


lundi 2 mars 2015

En modeste hommage à Yaşar Kemal

Un conteur magnifique, défenseur des libertés et des droits de l'homme, a quitté ce monde le 28 février 2015. Au moment où il rejoint aujourd’hui sa dernière demeure au cimetière de Zincirlikuyu, je me souviens de l’émotion qui avait accompagné ma lecture de Mèmed le Mince… son premier livre traduit en français et mon premier contact avec la littérature turque et la diversité des populations anatoliennes.


Il laisse en héritage des pages remplies d’un humanisme qui lui survivra, l’essence même de la révolte contre l’oppression et un message d’espoir :
"Bir dil bulacağız herşeye varan, birşeyleri anlatabilen. Böyle dilsiz, böyle düşmanca, böyle bölük pörçük dolaşmayacağız bu dünyada..."
« Nous trouverons un langage qui arrive à tout, à faire comprendre les choses. Nous ne errerons pas ainsi muets, hostiles, divisés dans ce monde. »  

Autre citation de Yaşar Kemal :
"İnsan evrende gövdesi kadar değil, yüreği kadar yer kaplar"
« La place occupée par l’homme dans l’univers ne l’est pas par son corps mais par son cœur »

Et le cœur de Yaşar Kemal ne manquait pas de grandeur !

Trouvée sur Internet, cette photo. 
L'homme s'en est allé mais son passage n'est pas prêt d'être oublié.