mercredi 21 février 2018

Exposition « La manufacture de tabac de Cibali, mémoire d’un lieu de travail »


Depuis la dernière décennie du 20e siècle, plusieurs friches industrielles en bordure de la Corne d’Or ont bénéficié d’une réhabilitation après restauration, et sont devenues des lieux culturels attractifs.
Le musée Rahmi Koç (musée des transports, de l’industrie et des communications) s’installe en 1991 dans l’ancienne Lengerhane, fonderie d’ancre au 18e siècle construite sur les ruines d’une ancienne église byzantine.
Un espace d’exposition réalisé par la municipalité du Grand Istanbul occupe depuis 1998 les locaux de l’ancienne Feshane, manufacture de fez du 19e siècle.
Santral Istanbul (musée de l’énergie et musée d’arts contemporains) fait revivre le site et les bâtiments de l’ancienne centrale électrique ottomane Silahtarağa depuis 2007.

Kadir Has, un homme d’affaire, entreprit la reconversion de la manufacture de tabac de Cibali à des fins éducatives. Un campus universitaire privé y est installé depuis 1997. Le musée Rezan Has, du nom de l'épouse de Kadir Has a ouvert ses portes en 2007.


On y a vu dans un précédent article une sélection de la collection archéologique de la fondation Kadir Has. L’exposition « Une terre en héritage » remplit sa mission de transmission des connaissances en nous racontant la préhistoire, la protohistoire, l’antiquité et la période médiévale de la terre qui verra naître l’empire ottoman puis la république de Turquie.
Une autre exposition au rez-de-chaussée du musée, fait entrer dans l’histoire le bâtiment et son activité laborieuse depuis sa construction en 1884 par Alexandre Vallaury, (architecte leventin qui a réalisé de nombreuses constructions monumentale à Istanbul dont entre autres, le Cercle d’Orient, le musée archéologique, le siège de la Banque Ottomane,  le Pera Palace…).


Placée sous le contrôle de la Régie ottomane des tabacs, puis monopole Tekel de la république de Turquie, la production en ces lieux n’a complètement cessée qu’en 1995.
Espace économique et social pendant plus de 100 ans, qui employa jusqu'à plus de 2000 personnes dont 1500 femmes, la manufacture recelait de nombreux témoignages de son passé. Après avoir été inventoriés, restaurés et conservés par le musée de l'Histoire des Sciences et Technologies de l'Islam, une sélection de documents et de machines est de retour à Cibali dans les anciens ateliers pour être présentée au public jusqu’au 31 mai 2018.    
Dans la salle d’exposition permanente à l’entrée du musée, une collection de photos témoigne de l’activité des employés, en particulier du personnel constitué essentiellement de femmes.
Dans une autre salle et temporairement sont exposés du matériel de fabrication et autres documents.






Des emballages de paquets de cigarettes élaborés pour divers événements



Le musée Rezan Has s’emploie ainsi à apporter sa contribution dans la transmission des traces d’un passé plus récent.
Musée Rezan Has, Université Kadir Has, Kadir Has Caddesi, Cibali-Istanbul
(Proche de la station de métro Haliç)
Ouvert tous les jours de 9 h à 18 h. Entrée libre


vendredi 16 février 2018

Exposition « Une terre en héritage » au musée Rezan Has


Le musée Rezan Has possède une belle collection de pièces archéologiques. Le plus souvent elles restent à l’abri des regards, dans les réserves accessibles aux seuls spécialistes. Elles en étaient sorties pour une exposition temporaire en 2009 sous le titre « Les témoins silencieux ».
Pour ceux qui l’auraient manquée voici une autre occasion de découvrir quelques 300 objets de la vie quotidienne retraçant en un bref condensé 9000 ans d’activité humaine sur un espace géographique, le sol de la Turquie actuelle, du néolithique aux Seldjoukides. Une récidive donc avec cette exposition qui vient de commencer sous l’appellation : « Une terre en héritage » (Toprağın Mirası) et qui se poursuivra jusqu’au 31 octobre 2018.



Avant de flâner devant les vitrines de l’exposition, précisons que la salle est en sous-sol et qu’elle recèle les vestiges d’une citerne byzantine du 11e siècle et d’un hammam ottoman du 17e siècle.



Déjà tout un programme et ce n’est pas tout puisque les imposants bâtiments qui surplombent ces traces d’un passé lointain, et qui abritent aujourd’hui le musée Rezan Has et l’Université Kadir Has, ont été construits à la fin du 19e siècle pour une manufacture de tabac. L’histoire de cette manufacture fait d’ailleurs l’objet d’une autre exposition au rez-de-chaussée du musée, jusqu’au 31 mai 2018. J’en reparlerai prochainement.

Mais pour le moment remontons le temps pour franchir les étapes de l’évolution de l’humanité depuis le début de l’agriculture qui a ouvert la voie à l’apparition de bien d’autres comportements et techniques diverses… sédentarisation, stockage, échanges, urbanisation, invention de la roue et de l’écriture…
Dans les vitrines du déjà vu mais aussi quelques éléments exposés pour la première fois. La plupart sont en terre cuite, mais les plus anciens sont en pierre et quelques uns témoignent de la maîtrise du travail du métal et du verre.

*  Néolithique (7500 - 5500 avant notre ère)
Divers outils façonnés dans la pierre,.pointes de flèches en obsidienne et silex, 7500/5500



Bols façonnés dans la pierre, hache en pierre polie, couvercle en terre cuite, 6500/5500 


Déesse-mère assise en terre cuite, 6500/5500 


* Chalcolithique (5500 - 3500 avant notre ère) 
Gobelets modelés en terre cuite, 4500/3500


Récipients modelés et coupes à pied tournées en terre cuite, 3500/3000 


* Age du bronze (3500-1200 avant notre ère)
3 godets soudés et réunis par une anse au décor incisé  


Cruches à long bec verseur, 3500/2000 


Petits récipients à couvercle et décors incisés de type Yortan, 3500/2000, spécifiques d’une culture de poterie développée dans l’Anatolie de l’ouest (région de Balıkesir) et dont on a retrouvé des traces jusqu'à la côte égéenne et dans les couches inférieures du site de Hisarlik (Troie)


Documents de comptabilité et contrats de travail sur tablettes d’argile en écriture cunéiforme, en babylonien (dialecte de l'akkadien) et en sumérien, datés de la fin du 3e millénaire


Rython, récipient à breuvage de cérémonie, 2e millénaire, provenance Van- Urmiye 


Récipients à décor polychrome, 2e millénaire, provenance Van–Urmiye 



* Age du fer (1200-330 avant notre ère)
Cruche décorée en terre cuite, 1000/700 


Urnes et récipients du palais au royaume d’Urartu, 8e/7e siècles 


* Grèce antique, période archaïque et classique (780 - 338 avant notre ère)
Fioles à parfum et coupe décorée en terre cuite du 7e/6e siècles 


Pichets décorés et coupes à vin du 4e siècle


Bols moulés en terre cuite et fioles à parfum en verre du 4e siècle


* Période romaine (1er siècle avant notre ère - 4e siècle)
Cruches, bol, plat, hanap, pot à couvercle en terre cuite


Strigile en bronze du 2e siècle, sorte de racloir recourbé, instrument d’hygiène corporelle servant à enlever la sueur et la poussière en complément de l'action de l'eau des thermes. Hameçons pour la pêche en plomb et bronze, dés et osselets en os

  
Jarre à huile et cruches en bronze


Verres, cruches et flacons à parfum en verre, 1er/3e siècles 


* Période byzantine (4e siècle - 15e siècle)
Passoire à manche en bronze et divers autres objets du 5e/6e siècles 


Bols monochromes sous glaçure, du 9e siècle et plat en céramique incisée du 12e siècle


* Période seldjoukide (9e siècle – 13e siècle)
Plats en bronze du 11e/13e siècles et gourde en céramique sans glaçure du 13e siècle 


Coupes en céramique à engobe sous glaçure et décors noir, 13e siècle


Coordinatrice du projet : Zeynep Çulha
Musée Rezan Has, Université Kadir Has, Kadir Has Caddesi, Cibali-Istanbul
(Proche de la station de métro Haliç)
Ouvert tous les jours de 9 h à 18 h. Entrée : 5TL


samedi 27 janvier 2018

Grotte de Karain, site paléolithique en Turquie

La Turquie est, comme chacun sait, riche d’un patrimoine culturel exceptionnel, et les occasions de se plonger dans le passé ne manquent pas.

Plus on remonte loin dans le temps, plus les traces se raréfient, non parce qu’elles n’existent plus mais parce qu’elles sont enfouies. Les découvertes archéologiques sont souvent dues à des concours de circonstances: une curieuse pierre affleurant du sol (Göbeklitepe), un vaste tumulus attisant la curiosité (Çatal höyük, site néolithique), un chantier de construction (port de Théodose à Yenikapı), l’exploitation d’une carrière de travertins (crâne fossilisé de Kocabaş), etc…

Il y a des sites privilégiés que leur emplacement désigne comme potentiellement intéressants pour les spécialistes. Des lieux naturellement protégés de la dispersion par les éléments et qui sont donc plus propices à la fossilisation.



Nul doute que la grotte de Karain, située à une trentaine de km au nord d’Antalya, n’ait pas été choisie au hasard par le Pr I. Kılıç Kökten, quand il y entreprit des sondages en 1946. Surplombant de 150m une vaste plaine irriguée de nombreuses sources, elle avait pu offrir un abri aux hommes préhistoriques dans un environnement favorable à la chasse et la cueillette. Des études géo-morphologiques ont révélé l’existence d’un lac au pléistocène. Des troupeaux d’animaux venaient donc s’y abreuver. Les chasseurs n’avaient plus qu’à choisir le bon moment depuis leur observatoire.



Les hypothèses de Kökten furent confirmées et ses trouvailles s’avérèrent bien plus conséquentes qu’il n’aurait sans doute osé l’espérer. Il poursuivit ses prospections jusqu’en 1973 en prenant soin de délimiter une sorte de puits, permettant d’identifier les différentes couches géologiques contenant les restes archéologiques. Dépassés les inscriptions et les niches antiques témoignant d’une activité cultuelle, les artefacts de l’âge de Bronze, du chalcolithique et du néolithique, on arriva jusqu’aux traces du paléolithique.
Des fouilles ont repris depuis 1985 avec une équipe internationale sous la direction d’Işin Yalçinkaya et Harun Taskiran, professeurs à l’Université d’Ankara.
D’après le prospectus offert à l’entrée, les études pluri-disciplinaires de la chrono-stratigraphie ont révélé les traces d’industrie lithique de toutes les périodes du paléolithique, avec les différentes techniques de débitage (fabrication d'un outil à partir d'un caillou). Les plus profondes donc les plus anciennes ayant été datées de 500 000 ans sont des galets aménagés de type Oldowayen et des bifaces de type acheuléen.
Dans les niveaux correspondants au paléolithique moyen, les outils sont plus diversifiés, plus effilés, et se déclinent en lames, racloirs, pointes. C’est aussi là qu’ont été retrouvés quelques restes fossilisés de Néanderthaliens (fragments de mandibule, vertèbres, fémurs et phalanges de la main datés de 160 000 à 60 000 ans).  
Dans les niveaux plus récents correspondant au paléolithique supérieur (39 000 à 22 000 ans) ont été retrouvés des productions microlithiques et des outils en os, des perles et même une tentative de sculpture sur un os d’animal représentant une tête humaine stylisée. Y sont associés des restes humains, essentiellement des dents d’Homo sapiens.
Tous ces témoignages d’un passé très lointain, (environ 800 000 pièces !) collectés depuis de nombreuses années, ne sont évidemment pas restés sur place, mais mis à l’abri dans les vitrines et les réserves du musée d’Antalya.
Malgré une position géographique unique entre l’Asie et l’Europe, l’étude des peuplements paléolithiques sur le territoire turc reste cependant très limitée. Karain en est le seul exemple d’une séquence aussi longue ayant produit un matériel archéologique aussi dense.

Après avoir grimpé les 475 marches qui facilitent aujourd’hui la montée jusqu’à la grotte, on peut voir à l’entrée la berne témoignant des fouilles, toujours en cours.




Ce n’est pas tant la profondeur qui donne le vertige mais la plongée temporelle d’un demi-million d’années! Quelques mètres de remplissage sédimentaire nous séparent seulement du sol foulé par des hominidés d’espèces disparues, (Homo erectus, Néanderthaliens) et des Homo sapiens, nos ancêtres directs. En pénétrant dans la grotte composée de plusieurs cavités reliées entre elles par d’étroits passages, on découvre un décor qui leur était familier.





Un peu trop éclairé ? On consentira à cette mise en scène lumineuse pour ce lieu si particulier d’autant plus que les concrétions calcaires sont les seuls éléments concrets de la visite.








Pour le reste, il faut faire appel à une documentation spécialisée sur le paléolithique dont je me garderai bien de tenter la résumer tant elle est foisonnante et sujette à de multiples interprétations selon les auteurs.
Pour ceux qui voudraient en savoir un peu plus sur Karain, voici deux liens concernant une exposition proposée par l’Institut de paléontologie humaine à Paris et la Faculté des Lettres de l’Université d’Ankara en Turquie en novembre 2008 :
Brochure de l’exposition : Les premiers peuplements de la Turquie (2008)
Auteurs : A. Vialet et I. Yalçinkaya, 50 p.
Amélie Vialet est Maître de conférences en paléoanthropologie au Muséum National d'Histoire Naturelle de Paris et chef des fouilles à la Caune de l'Arago, près du village de Tautavel, dans les Pyrénées-Orientales.
Elle a donné le 9 octobre 2015  une conférence publique dans le cadre de la Fête de la Science, dans l'auditorium du Musée de Tautavel, ayant pour sujet la découverte, près de Denizli, d’un crâne du paléolithique par le Pr. Mehmet Cihat Alçiçek en 2002: