vendredi 20 mars 2026

Leonora Carrington au musée du Luxembourg


126 œuvres sont réunies pour cette première rétrospective en France consacrée à Leonora Carrington.
Des premiers dessins de jeunesse aux œuvres de la maturité, on y découvre le parcours de vie d’une artiste et sa volonté de prendre en main son destin, d’accomplir ses rêves d’enfant, ses aspirations de femme en explorant les différentes facettes de ses émotions artistiques malgré les obstacles rencontrés. Les créatures hybrides qui peuplent son imagination s’animent dans l’art pictural mais aussi par l’écriture (contes, récits autobiographiques, pièces de théatre). Son cheminement singulier met en scène les blessures, les bonheurs, les rencontres, les mystères de la vie dans un tourbillon de représentation d’un bestiaire fantastique, de formes d’existences imaginaires, qui contestent les hiérarchies entre les espèces, les identités binaires conventionnelles et tous les conformismes.
Pour le style, il combine profusion de détails évoquant de mystérieux personnages parfois issus de la mythologie celtique ou précolombienne, des couleurs vives et des motifs complexes créant des compositions visuellement captivantes.

Des séries de photos rythment le parcours pour nous la rendre plus présente, la replacer dans ses univers-refuges, ses détresses, ses rencontres, ses choix de vie, ses amours, ses voyages physiques ou imaginaires, ses amitiés et ses convictions.
Chronologie et thématique se juxtaposent tout au long des étapes de cette existence peu banale, à découvrir dans les différentes sections de l’exposition.   
Elle traverse une jeunesse rebelle dans une famille de la haute société britannique. Solitaire et rêveuse, soumise à une éducation rigide, elle se refugie dans des mondes imaginaires et a très tôt l’ambition de devenir artiste. Projet peu apprécié par son père mais soutenu par sa mère irlandaise, elle est envoyée à Florence pour y suivre des cours dans une académie d’art. Elle mettra à profit ce séjour pour se familiariser avec l'art classique italien, et de cette période naitra sa fascination pour la Renaissance.
Elle revient à Londres dans les années 1930 et fréquente plusieurs écoles d’art.








Une série d’aquarelles, les Sœurs de la Lune, raconte des histoires de magiciennes, de princesses et de leurs animaux familiers, chiens et chevaux, léopards, paons, évoluant autour d’héroïnes de contes libérées de toute entrave.


Dragons supraterrestres, 1932, aquarelle, graphite, et encre sur papier

Puis elle se rapproche d’artistes et d’écrivains, en particulier des Surréalistes.
En 1936, à Londres, la jeune femme fait la connaissance de Max Ernst. 
Bravant l’autorité paternelle, elle le suit à Paris et participe activement au courant Surréaliste à son apogée.


En 1937 Leonora Carrington peint un curieux autoportrait dans lequel elle se représente les cheveux hirsutes, assise sur un fauteuil d’apparence inconfortable, dans une pièce qui a tout d’une scène de théâtre. Une hyène caracole devant elle, un cheval à bascule sans queue ni crinière est immobile derrière elle (symbole de son enfance ?). Depuis la fenêtre, (peut-être simple tableau), un cheval au galop semble symboliser le désir de liberté dont la jeune femme a été privée, prisonnière d’une réalité paralysante, entre rêve et cauchemar.


Le couple s’installe en Provence à Saint-Martin-d’Ardèche dans une maison qu’ils décorent ensemble.


La Seconde Guerre mondiale provoque la séparation. Ernst, citoyen allemand est arrêté et emprisonné par les autorités françaises.
Leonora Carrington en souffre gravement et s’exile en Espagne. Elle est victime d’un viol collectif à Madrid. Elle est internée pour soigner une profonde dépression, mais les traitements subits se révéleront dévastateurs.
Un ambassadeur mexicain lui propose un mariage blanc pour partir avec lui sur le continent américain. Elle parvient à s’exiler au Mexique où elle va rester la majeure partie de sa vie, se créant un nouvel univers.

  


Kati Horna, Portrait de Leonora Carrington, 1947. Photographie argentique
 

Kati Horna, Leonora de la série « Oda A La Necrofilia » (Ode à la nécrophilie) (1962).
À Mexico, elle retrouve la peintre espagnole Remedios Varo (1908–1963) avec laquelle elle a exploré à Paris la magie, l'alchimie et la psychologie analytique, au contact des Surréalistes. Elle se lie d’amitié avec la photographe hongroise Kati Horna. Un compatriote de cette dernière, lui aussi exilé, Emeric Weisz dit « Chiki » deviendra l’époux de Leonora et le père de ses deux fils, Gabriel (1946) et Pablo (1947). Leonora considérait la maternité comme l’expérience la plus extraordinaire, le seul amour inconditionnel que l'on puisse connaître.


Le Bon Roi Dagobert, 1948, cette toile représente la cellule familiale qu’elle a construite. Des êtres à cornes et longues capes en métamorphose entre humain et animal, masculin et féminin.


Leonora Carrington, Et puis nous avons vu la fille du Minotaure, 1953
Ses enfants ont été des témoins privilégiés de l'univers surréaliste de leur mère.
Leonora se représente volontiers comme une Déesse Blanche, figure de puissance féminine qui conteste l'ordre patriarcal traditionnel.


L'artiste n’aurait certainement pas désavoué la présence de cette maman et son bébé en ces lieux. La maternité ne s’épanouie pas dans un sacerdoce exclusif. Leonora peignait parfois d’une main, tenant son bébé avec l’autre. L’un de ces fils témoigne dans le film documentaire Leonora Carrington The Lost Surrealist que sa mère fut prise d’une sorte de frénésie créative conjointement à sa capacité de créer la vie, lui insufflant un sentiment de puissance.


Le tableau "L'Arche de Noé" (vers 1962 ou 1957 selon les sources) de Leonora Carrington est une œuvre surréaliste foisonnante qui réinterprète le mythe biblique. L'Arche n'est pas seulement un bateau, mais un lieu de transformation, une matrice permettant la "seconde naissance" du monde. Elle y déploie un univers mystique et alchimique, peuplé de créatures hybrides et de figures féminines puissantes, transformant le récit de la survie en une vision chamanique de la métamorphose. La scène peut être lue comme une reprise de pouvoir par le féminin (Déesse-mère) dans la création d'un nouveau monde.










Déesse, bronze, 2008. Cette œuvre tardive en forme de totem fait une évidente référence à l’archétype de la Déesse-mère des sociétés archaïques et s’inscrit comme l’aboutissement du cheminement de l’artiste sur le thème de la Déesse Blanche si souvent représentée. Elle n’est pas sans évoquer les sculptures de la période néolithique et des premières civilisations trouvées sur les *sites archéologiques en Turquie et alentours : Nanaïa ou Inanna sumérienne, Ishtar mésopotamienne, Isis égyptienne, Ashthoreth ou Astarté phénicienne, Cybèle phrygienne... Mais aussi de l'autre côté de l'Atlantique Coatlicue aztèque, Pachamama andine… Une sorte de Mère universelle.

Leonora Carrington (1917-2011) est célébrée au Mexique depuis au moins un demi siècle mais peu connue en Occident, pas même dans son pays de naissance.
L’exposition met ainsi en lumière l’héritage exceptionnel transmis par cette voyageuse perpétuelle, toujours en quête de connaissance de soi, et sa place dans la féminisation du Surréalisme.



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Sources