mercredi 17 février 2016

La maison musée d’Habib Gerez

Même quand on décide d’un parcours précis de promenade dans Istanbul, l’imprévisible n’est jamais exclu. Parties de la station de métro Haliç, en plein milieu du pont suspendu entre les deux rives de la Corne d’Or, l’objectif du jour visait plutôt quelques vestiges architecturaux du quartier de Karaköy. Nous en avons trouvé certains dont j’aurai plus tard l’occasion de vous parler tandis que d’autres sont encore à découvrir.
Empruntant l’escalier Camondo pour faire une pause au pied de la tour de Galata, nous avons ensuite continué de remonter la pente en direction de Beyoğlu et l’avenue Istiklal. 


L’avenue Galip Dede, bordée de boutiques rutilantes semble avoir entrepris de concurrencer le grand bazar pour attirer les touristes, au détriment des magasins traditionnels d’instruments de musique qui étaient sa spécialité il y a encore quelques années. De rares rescapés ont modifié leurs prix en même temps que leur vitrine. Sur ces constatations, une grille ouverte sur un petit passage pavé d’une autre époque a capté notre regard. A l’entrée, une plaque annonçait une fondation artistique et un nom, Habib Gerez, pas vraiment inconnu.




Nous engageant par curiosité, un couple nous a emboîté le pas, puis sans hésitation a sonné à la porte au fond à gauche dans l’impasse aménagée en jardinet urbain avec tables et chaises adéquates. Nous allions par discrétion rebrousser chemin quand un vieux monsieur a ouvert la porte et invité toutes les personnes présentes à entrer.


Habib Gerez nous faisait l’honneur de sa demeure sans autre formalité et nous pressait d’aller s’installer dans les fauteuils de son salon. Satisfait, il entreprit de nous faire le récit résumé d’une vie bien remplie, tandis que nos regards ébahis se portaient sur les vitrines où s’alignent les couvertures de ses publications, les récompenses accumulées tant pour sa production de peintures que pour ses talentueux écrits, et les albums uniformément reliés contenant photos et articles de presse le concernant. 



Sur les murs quelques tableaux, un peu partout des souvenirs de ses nombreux voyages dont les imposantes sculptures en teck extrême-orientales qu’il semble plus particulièrement affectionner.




Toute une vie classée, rangée, exposée entre les murs de cette ancienne maison grecque qu’il occupe depuis 35 ans, située à 200m de la synagogue Neva Shalom. Il ne restait plus qu’à ouvrir la porte de ces lieux étonnants aux visiteurs. C’est chose faite depuis peu d’années et il déclare d’un ton détaché n’être plus qu’un occupant usufruitier. Il a légué ce bien immobilier et ce qu’il contient à sa fondation pour 500 ans.

Né le 14 juin 1926 à Ortaköy, sur la rive européenne du Bosphore, juriste de formation, amoureux de la poésie depuis son enfance, lui-même auteur de 11 recueils et autres écrits, il a commencé dans les années 60 à suivre librement les cours des Beaux Arts. Depuis il a peint dix mille tableaux dont quatre mille sont entreposés au sous sol.
Différents styles ont jalonné sa production. Il a commencé par une variante du papier marbré (ebru) avec de la peinture diluée, puis une période réaliste a suivi, remplacée par une période abstraite aussitôt enrichie d’éléments concrets pour une création de « paysages humains ».  Il conserve la trace écrite de toutes les oeuvres vendues ou offertes et dont quelques unes se trouvent dans les musées turcs, mais aussi en Belgique, en France, en Israël et aux USA. Il a réalisé cent trente expositions personnelles dont une trentaine à l’étranger.

Avant de grimper allégrement les escaliers pour la suite de la visite, il prend la pose devant ses médailles et trophées enrubannés avec un sourire malicieux.


La vaste pièce du premier étage est à la fois bureau, entrepôt, atelier et salle d’exposition.


Tandis que l’on caresse Boncuk, la chatte affectueuse lovée sur les coussins moelleux du fauteuil dans l’espace de la fenêtre en saillie sur la rue, Habib Gerez s’est emparé d’un micro et a branché la sono pour nous réciter un poème de sa composition « Yaşamın ardından » (Au-delà de la vie).




Il nous reste à explorer timidement les lieux. Des toiles tapissent les murs ou sont classées sur des étagères, les pots de couleurs bien alignés, les pinceaux, les carnets prêts à être utilisés. Quelle fée du logis règne sur cet univers ?





Tandis qu’on se consulte d’un regard pour évaluer l’opportunité de proposer à notre respectable guide de nous acquitter d’un modeste droit pour s’être introduit dans sa maison musée, c’est lui qui nous remercie d’une chaleureuse poignée de main et nous offre quelques exemplaires de son calendrier, en nous congédiant gentiment.


Il est 14h, le moment pour lui d’aller déjeuner au restaurant d’en face comme chaque jour et d’y rencontrer peut être des amis jusqu'à 16h, puis de flâner dans les rues alentours puisque le temps le permet.
Minutieux archiviste de sa propre vie, il a choisi l’art comme ligne de conduite et répète à qui veut l’entendre sa devise: « Sanatın kulu kölesiyim, böyle bir kölelik dostlar başına » Je suis l'esclave le plus servile de l'art, esclavage que je souhaite aux amis de connaître.
De la 18e génération de juifs arabes ayant fui l’inquisition espagnole pour se mettre sous la protection du sultan ottoman, il se revendique artiste turc et aspire à l’égalité et la fraternité entre tous les peuples.
Nous venons de faire la connaissance d’un personnage sympathique et attachant dont le narcissisme généreux est l’une des multiples facettes. Il s’enorgueillit de parler six langues dont le français et d’avoir commencé l’étude du russe.
Il aura 90 ans en juin prochain et nous invite à venir fêter son anniversaire qui parait-il est un événement incontournable du quartier. Ne pas oublier d’apporter un gâteau à partager…
  

Adresse: Galip Dede cad. No.68 Galata, Beyoğlu, Istanbul

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