samedi 19 décembre 2015

Üsküdar, un reflet d’Istanbul dans le miroir du Bosphore

Pourquoi aller à Üsküdar alors qu’il y a tant de choses à voir dans d’autres quartiers d’Istanbul?
Le premier argument serait sans-doute qu’il n’est jamais superflu de prendre du recul pour apprécier la silhouette d’une ville, et que le spectacle du soleil couchant embrasant la péninsule historique vaut à lui seul le déplacement sur l’autre rive.
Mais dès le début de nos déambulations dans les rues d’Üsküdar, quelques architectures dignes d’intérêt ont aiguisé notre curiosité. Nous allons en voir quelques autres.
Tout près de l’embarcadère, au bord de l’eau, le plus petit complexe religieux construit par Mimar Sinan vient d’être restauré sous l’égide d’un mécène.


C’est la mosquée Şemsi Ahmet Pacha et ses dépendances (türbe et medrese) construites en 1580 pour un vizir des sultans Selim II et Murat III. Malgré les risques de glissement de terrain, le génial architecte consentit à satisfaire les souhaits du vizir qui redoutait que les oiseaux salissent son édifice. Les courants d’air sont, parait-il, si fort à cet endroit que les oiseaux ne se risquent pas à le survoler. Un système ingénieux de circulation d’air dans la coupole provoquerait même un bruissement auquel ne résisteraient pas les plus audacieux. D’où le surnom de l’édifice Kuşkonmaz.



La décoration intérieure a été rénovée et, d’après le gardien des lieux s’improvisant guide, l’œuf d’autruche suspendu au lustre est authentique et continue de remplir sa traditionnelle fonction d’empêcher les araignées d’y tisser leur toile.


On note la présence de colonnettes mobiles de porphyre, de chaque coté du mihrab. Elles encadrent plus généralement le portail d’entrée principale. Cela ne change rien à leur fonction d’indiquer par leur immobilisation éventuelle les glissements de terrain ou secousses sismiques susceptibles de menacer l’édifice religieux.


La medrese en forme de L a été reconvertie en bibliothèque.



La mosquée Rum Mehmet Pacha, construite en 1471-72 pour un vizir de Mehmet II, aujourd’hui coincée dans le tissu urbain et cachée par la végétation, dévoile parcimonieusement ses façades de briques et de pierres. Comme le nom de son commanditaire témoigne de son origine byzantine, l’architecture porte la trace évidente des caractéristiques des édifices religieux byzantins, peut être même la réutilisation des éléments d’une église. 


On n’ose employer le mot restauration pour désigner le dernier badigeonnage que la décoration intérieure a subi. 


Le türbe de forme octogonale en pierre taillée n’est qu’un modeste reflet de celui de Mahmut pacha, autre vizir de Mehmet II. Les tombes qui entourent la mosquée datent de l’époque de la Conquête d’Istanbul.


Sur l’avenue Doğancılar se trouve une Mevlevihane, couvent de derviches tourneurs, fondée en 1792, sur les instructions de Sultanzade Numan Halil Dede, cheik du couvent de Galata. 


Dans un silence empreint de sérénité, entre les murs de l’ancienne maison du cheik, des étudiants s’initient aux arts classiques turcs. Les cours et ateliers sont dispensés par une fondation. 


Aucune cérémonie de Sema ne se déroule plus dans l'autre bâtisse, même en ce mois de décembre commémorant le 17, l’anniversaire de la mort de Mevlâna. Sous les stèles funéraires peintes en vert, reposent des anciens derviches de ce Tekke.

Près de là, dans une petite rue (Azat Yokuşu) se presse une foule pieuse venue en pèlerinage sur les lieux saints de Mahmut Hüdai (1541-1628), dignitaire religieux et fondateur de l’ordre Celveti, ayant vécu sous les règnes de huit sultans ottomans de Soliman le Magnifique à Murat IV. 


On dit que la construction de la mosquée aurait été commandée par la fille de la sultane Mihrimah et du grand vizir Rüstem Pacha qui aurait été l’une des épouses de Mahmut Hüdai. L’édifice, auquel on accède par un escalier, a de nombreuses dépendances, türbe du saint homme, fontaines, soupe populaire, bibliothèque, cimetière fleuri, etc, qui n’ont pas toutes été construites à la même époque. 



L’aspect actuel de l’ensemble porte la trace des derniers ajouts ou remaniements effectués sous le règne du sultan Abdulmecid (1839-1861). Son monogramme (tuğra) est gravé au dessus du portail d’entrée.


En revenant vers l’embarcadère, une dernière visite sera consacrée à la mosquée homonyme de celle qui s’étale majestueusement, près d’un autre embarcadère, sur la place d’Eminönü, Yeni Valide Camii (1597-1663). La comparaison s’arrête là.
Celle-ci, construite bien plus rapidement (1708-1710) pour Gülnuş Emetullah, mère du sultan Ahmet III, est une des dernières œuvres majeures du style classique ottoman déjà sous influence baroque pour certains éléments. Elle a été réalisée par l'architecte Mehmed Ağa de Kayseri.


Elle a été restaurée récemment et ses marbres sont éclatants de blancheur. Au milieu de la cour intérieure, le Şadırvan, fontaine d'ablutions, évoque un élégant petit kiosque. 



A l’intérieur, les décors peints couvrant la coupole sont flambant neufs. Décoration chargée mais conforme à l'originale parait-il.


La niche du mihrab est encore encadrée de carreaux de faïences qui auraient été réalisés dans les ateliers au palais de Tekfur qui ont fonctionné dans le premier quart du 18e siècle avec des artisans et des fours venus d’Iznik, avant d’être définitivement fermés, tandis que la production se poursuivait exclusivement à Küthaya.


Sur les murs extérieurs de la cour, cherchez les délicats nichoirs à oiseaux. L’un d’eux reproduit même une mosquée en miniature. 


   
Evoquant une volière, le türbe de la sultane est romantiquement ouvert à tous les éléments, la pluie, le vent ou le soleil, et malheureusement aussi au gaz d’échappement.




La mosquée, dite de l’embarcadère (Iskele Camii) a été restaurée elle aussi. C’est la première des deux mosquées que Mimar Sinan a construit pour la sultane Mirhimah, fille de Soliman le Magnifique et Roxelane. 


Une commande impériale qu’il réalisa entre 1547 et 1548. La seconde, il l’édifia à Edirnekapi, sur la rive européenne entre 1562 et 1565, par amour pour Mihrimah dit-on.
Nous reviendrons voir celle-ci plus en détail une autre fois, peut-être quand la mosquée aux faïences sur les hauteurs rouvrira à son tour ses portes aux visiteurs, car les restaurations s’enchaînant, elle est fermée pour le moment. 

Pendant de longues années, on a évité le spectacle désolant de ce quartier en chantier et de sa place éventrée par les travaux du Marmaray. Les stigmates n’ont pas encore tous disparus, mais semblent en voie de cicatrisation.

A plusieurs reprises cette promenade a fait surgir des souvenirs de déjà vu, déjà entendu, comme un écho porté par le vent depuis l’autre rive.
Ce faubourg asiatique ne serait-il pas beaucoup plus qu’une extension anatolienne d’Istanbul : son reflet dans le miroir du Bosphore ?   

Avant de le quitter, écoutons une autre version de la chanson Kâtibim ou Üsküdara gider iken, interprétée par Ailee avec paroles en turc, sous-titrées en français.




  

mercredi 16 décembre 2015

Dans les rues d’Üsküdar

Faubourg anatolien d’Istanbul, sur la rive asiatique du Bosphore, il n’est qu’à dix minutes de l’embarcadère de Beşiktaş (rive européenne). Nous retrouvons notre guide improvisée pour effectuer cette brève traversée et la suivre dans un quartier qu’elle connaît bien pour y avoir passé son enfance.
Le rendez-vous a été fixé avec le reste du petit groupe près de la monumentale fontaine Ahmet III, première construction de ce type édifiée en 1728 près de l’embarcadère d’Üsküdar, et à ne pas confondre avec l’autre fontaine Sultan Ahmet trônant devant l’entrée du palais de Topkapı, construite dans la foulée mais plus richement ornée.
Celle-ci est sobrement conçue sur un plan carré à pans coupés. Marbres finement sculptés de rinceaux et de fleurs, gravés de poèmes calligraphiés la décorent. Sur chaque façade, les fontaines à abreuvoir étaient destinées aux bêtes et à l’approvisionnement en eau, tandis que les petites fontaines d’angle, plus en hauteur servaient à se désaltérer.



Nous longeons le boulevard Paşalimanı, sur la gauche en tournant le dos au Bosphore, pour arriver vers une bâtisse ottomane ayant bénéficié d’une reconversion culturelle comme d’autres constructions d’Istanbul




Nous y croisons des musiciens, instruments à la main, se hâtant vers les salons de répétition… Depuis la fermeture de l’AKM (Atatürk Kultur Merkezi), place Taksim, et de ses hypothétiques restauration, démolition, reconstruction, les artistes doivent se contenter de ces lieux qui n’offrent à priori pas toutes les meilleures conditions acoustiques, mais une surface adéquate. Théâtres, opéras, ballets sont provisoirement mis en scène dans cet élégant bâtiment qui aurait été construit entre 1798 et 1802 pour accueillir un dépôt à grains, et qui aurait servi de distillerie au monopole d’état turc Tekel au début du 20e siècle. Quelques salles, où sont regroupés diverses machines et tonneaux, constituent un petit musée attestant de cette activité liquoreuse.







L’autre bâtisse sur la droite, dont ne subsistent que les murs percés d’innombrables ouvertures, est connue pour avoir servi de dépôt de tabac de la même société Tekel.


Nous revenons sur nos pas en direction de l’embarcadère pour découvrir d’autres lieux témoignant plus ou moins discrètement du passé ottoman d’Üsküdar, en laissant de côté pour le moment les innombrables minarets dressés vers le ciel.
En remontant l’avenue Doğanlar, un bâtiment du 19e siècle, ancienne Tephirhane, aujourd’hui réaffecté à l’apprentissage des arts décoratifs ottomans, recèle encore des étuves qui servaient à la désinfection des vêtements des personnes malades afin de prévenir les épidémies.



Dans les environs, la rue Eski Mahkeme tient son nom du petit édifice à deux niveaux qui aurait abrité le plus ancien tribunal turc. 


Une légende populaire édifiante dit qu’au 15e siècle, Mehmet le Conquérant en personne y aurait été jugé sur la plainte d’un architecte byzantin auquel il aurait fait tranché la main pour n’avoir pas respecté ses directives à propos d’une construction. Le premier cadi (juge) d’Istanbul, Hızır Çelebi, aurait rendu la sentence de trancher la main du sultan. Impressionné par cette justice mettant en application la loi du talion, et sans doute très inquiet sur ses conséquences, le sage architecte aurait demandé que la peine soit commuée en dédommagement financier. Clémence approuvée par le juge et reconnaissance du sultan qui lui attribua une pension à vie.
Les lieux restaurés ont été aménagés en bibliothèque au rez-de-chaussée. A l’étage la salle d’audience accueille des conférences.





En chemin, nous croisons des ruelles, des fontaines, des habitations d’une autre époque évoquant un paisible village.




Mais à quelques mètres, la frénétique activité commerciale de la ville reprend ses droits, avec en son centre l’historique bâtisse construite par Mimar Sinan en 1583, qui était alors un hammam comme en témoignent encore ses coupoles ajourées et ses maigres vestiges de décors peints. C’est depuis sa restauration en 1962, un marché couvert (Mimar Sinan çarşısı).




Quelques pas de plus nous conduisent vers le balık pazarı, marché aux généreux étals de poissons, où l’on trouve aussi de curieuses spécialités comme le pain de maïs aux anchois.




Il est temps de faire une pause déjeuner et Kanaat lokantası, une alléchante cantine fondée en 1933 et toujours dirigée par la même famille, est justement à proximité. Que choisir? Laissons nous tenter par un beğendili kebab (sauté d'agneau sur un lit de purée d'aubergine) et un kaymaklı ayva tatlısı (dessert de coing cuit surmonté de crème). 






Sans vraiment respecter l’ordre chronologique de nos déambulations, les autres étapes de notre visite seront le sujet du prochain article, pour une autre facette d’Üsküdar.

Mais auparavant, écoutez la mélodie très populaire qui vient à l’esprit de tous les Stambouliotes dès que l’on évoque le quartier, composée on ne sait quand, on ne sait où, mais qui a fait le tour du monde depuis des décennies. Kâtibim ou Üsküdara gider iken ...