lundi 30 mai 2011

Çatal Höyük, un site pédagogique sur le néolithique

Les fouilles concernant cette période sont rarement accessibles aux néophytes et la sensibilisation se fait généralement devant les vitrines de musées archéologiques. En 2006 le Centre Culturel Yapı Kredi, Musée Vedat Nedim Tör (Istanbul) avait présenté le résultat provisoire des recherches avec des photos et reproduction d’habitation, exposition d’objets en obsidienne, silex, pierre et os, des perles, des figurines et récipients en terre cuite etc… permettant aux visiteurs de découvrir plus concrètement l’atmosphère d’une agglomération urbanisée du néolithique.

Pourquoi en rester là et ne pas faire une visite in situ à la première occasion?


A une cinquantaine de kilomètres de Konya, l’endroit présente un curieux renflement sur le vaste plateau steppique, aujourd’hui très irrigué et verdoyant, qui devait être à l’époque plutôt marécageux et donc riche en faune et végétation. Conditions propices à un établissement de longue durée.

Le tell, tertre artificiel imposant de 450m de long sur 260m de large, encore très partiellement exploré, renferme sur plus de vingt mètres de hauteur douze niveaux d'occupation néolithique entre 7400 et 6000 avant J.-C. Des centaines de constructions rectangulaires agglutinées auxquelles on accédait par le toit auraient regroupé 5000 individus. L’économie alimentaire y était déjà bien rodée. On y cultivait céréales et légumineuses et on y pratiquait la chasse. L’élevage de chèvres et de porcs y aurait fait son apparition.




Sur place, des cars entiers d’élèves des écoles de tout le pays sont accueillis régulièrement (sur rendez-vous).

La volonté de faire connaître au plus grand nombre les résultats des fouilles réalisées dans cet immense chantier s’est matérialisée par la création d’un parcours pédagogique commençant par la visite de la reconstitution d’une habitation, d’un centre d’information avec panneaux explicatifs, vidéo sur le déroulement des fouilles et de quelques reproductions d’objets les plus représentatifs, de dessins de peintures murales.




Puis on emprunte les chemins qui mènent aux deux hangars protégeant les lieux de fouilles où sont visibles les vestiges architecturaux. Moment d’intense vertige temporel.




Les fouilles sont actuellement menées chaque été depuis 1993 par une équipe internationale de 150 spécialistes sous la direction de l’archéologue anglais, Ian Hodder. Elles devraient continuer d’exhumer jusqu’en 2018 les traces d’une vie organisée et d’une activité agricole et artisanale, de l’évolution des liens sociaux et commerciaux sur une période de 1400 ans, pour tenter de comprendre un peu mieux le processus de sédentarisation au néolithique, et de quelle façon il a préparé l’apparition des premières civilisations mésopotamiennes.



 
La visite du site peut aiguiser la curiosité et donner l’envie d’en savoir plus. Mieux vaut se diriger vers les revues spécialisées et ouvrages les plus récents car le sujet a ouvert la voie à de nombreuses polémiques.

La notion de révolution néolithique a été proposée par Vere Gordon Childe en 1936 et à sa suite de nombreux archéologues se sont intéressés à cette période de grands bouleversements dans l’histoire de l’humanité.

L’Anatolie offre plusieurs sites de référence pour les premiers exemples de sédentarisation des groupes humains réunissant une population de plus en plus nombreuse, processus qui déclencha la nécessité de cultiver et d’élever des animaux pour se nourrir sans se déplacer. (Et non l’inverse comme on l’expliquait encore il y a 50 ans.)

Çatal Höyük n’est pas la première installation de sédentaires.

Hallan Çemi et Çayönü près de Diyarbakır, Cafer Höyük dans la province de Malatya (fouillé par J. Cauvin), Nevalı Çori sur l’Euphrate, Aşıklı et Tepecik-Çiftlik en Cappadoce près d’Aksaray sont des témoignages d’étapes antérieures, quand chasse et cueillette constituaient presque exclusivement les ressources alimentaires. Hacılar, près de Burdur, serait à peu près contemporain à Çatal Höyük.

Çatal Höyük a été localisé en 1952 et fouillé de 1961 à 1965 par l’archéologue britannique James Mellaart.
Mais l'interprétation de l'iconographie des sociétés sans écriture est une entreprise délicate et l’imagination fertile du spécialiste l’a conduit à des spéculations hâtives et des affirmations quelque peu fantaisistes. On peut comprendre que ces fascinantes découvertes l’aient entrainé un peu trop loin dans ses conjectures et regrettablement éloigné d’une rigoureuse démarche scientifique.

Maintes critiques ont été formulées depuis pour revenir à des limites acceptables du raisonnement subjectif. Il est évident que sur un site de cette importance, les hypothèses doivent être avancées avec prudence et s’appuyer sur un ensemble de données empiriques le plus large possible.

Alain Testart, anthropologue reconnu propose une relecture de l’iconographie néolithique dans un ouvrage récent : La déesse et le grain - Trois essais sur les religions néolithiques, Editions Errance, 2010.
Son analyse repose sur trois échantillons significatifs résultant des fouilles de Çatal Höyük observés et confrontés aux explications fournies autant par les sciences de la nature que par les sciences humaines, avant d’être l’objet d’interprétations plausibles intégrant un facteur essentiel : la volonté des acteurs de cette époque et leur état d’esprit.

C’est ainsi que les mythes d'un "dieu-taureau" et d’une "déesse-mère" sont remis en cause tout autant que le caractère habituel d’une exposition des cadavres aux vautours comme pratique funéraire qui n’aurait concerné probablement que les ennemis vaincus. Le culte des défunts n’aurait pas utilisé un rite barbare de décapitation. Par contre l’idée d’une société pacifique est contestée.



Les bucranes ne seraient pas destinés à honorer le sanctuaire d’un dieu viril mais à décorer une habitation dont le maitre des lieux fut fier de pouvoir exhiber les restes d’un sacrifice fait pour apaiser les puissances surnaturelles.

La fameuse statuette de la " grande déesse " accoudée sur ses fauves, pourrait bien symboliser la conscience naissante de la possibilité de soumettre des forces indomptées jusqu’alors, de dominer la nature.

Il semblerait donc bien imprudent d’interpréter la présence d’objets non utilitaires sous l’angle exclusif du religieux, comme témoignage d’un culte, mais plutôt comme l’expression d’un art symbolique. Ceci ne remet pas en cause la thèse soutenant l'importance accordée au féminin, la femme incarnant la reproduction de l'espèce et son espoir de pérennité. Quant à qualifier cette société de matriarcale, le pas a été rapidement franchi, mais des doutes subsistent.

Pourtant la découverte en 1995 du site de Göbekli Tepe (à proximité d’Urfa), daté du Xe et IXe millénaire, vaste espace où a été dressé un impressionnant ensemble circulaire de piliers monolithiques ornés de reliefs représentants un bestiaire surprenant de réalisme, est toujours interprété par les archéologues qui dirigent les fouilles (Klaus Schmidt et Harald Hauptmann) comme un lieu de rassemblement où se pratiquaient des cérémonies cultuelles. La dimension spirituelle serait donc apparue bien avant les constructions de Çatal Höyük. Pourquoi ses habitants l’auraient-ils ignorée ?

Il en va de même pour les nombreuses peintures murales qui ne peuvent aboutir avec certitude à des décryptages d’événements d’actualité néolithique.


Celle-ci, interprétée par James Mellaart comme figurant l’éruption du volcan Hasan Dağ à l’horizon lointain de l’agglomération, est accréditée par d’autres archéologues, mais elle est aussi vue par certains comme la représentation d’une peau de léopard et ses taches, surmontant un dessin en damiers sans signification identifiée. Il a cependant été confirmé par des géologues qu’il était vraisemblable que le volcan était en activité à cette époque.

On pourrait évoquer d’autres controverses… Elles sont nombreuses.

L’archéologie utilise des techniques de plus en plus performantes. Les matériaux sont de plus en plus minutieusement collectés, les analyses de plus en plus sophistiquées mais le discours archéologique propose encore parfois des théories qui relèvent de scénarii qui s’émancipent avec désinvolture des contraintes de l’observation. La littérature spécialisée en archéologie néolithique nous entraine dans un labyrinthe sans fin mais non sans intérêt. Comme dans un bon polar, les rebondissements, nouveaux indices, nouvelles pistes n’en finissent plus de tenir en haleine tous ceux qui voudraient bien comprendre quelles étaient les préoccupations de l’humanité en ces temps très lointains et pourtant si proches de nous. Le saurons-nous un jour?
En attendant, visiter le site de Çatal Höyük est l’occasion de se poser mille questions et d’obtenir quelques réponses provisoires.

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